ContrEconomie

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ContrEconomie/10 - Elles priaient avec leurs larmes, leurs baisers et leurs mains, des prières silencieuses et très belles

par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 07/05/2023

« Partout où il y a l'amour de Dieu, même embryonnaire, grossier, obscurci, souterrain et non pas à découvert, là se trouve le cœur de l'homme, même blessé, et il faut croire que Dieu s’y trouve aussi, et donc la piété. »
Giuseppe De Luca,
Introduction aux archives italiennes de l'histoire de la piété, p. XXI.

Aujourd'hui s’achève le voyage de ContrEconomie avec le rappel de la grande subversion de la piété populaire féminine. Et cette troisième page dominicale prend également fin.

Les métaphores théologiques sont indispensables et dangereuses. Ces dernières semaines, de nombreux lecteurs et quelques théologiens ont réaffirmé, face à mes critiques, la nécessité de la métaphore économico-commerciale pour comprendre la révélation chrétienne. Nous la trouvons en effet dans le Nouveau Testament, et saint Paul l'utilise également.

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En effet, dans la première lettre aux Corinthiens, nous trouvons même le mot prix : « Vous avez été achetés à grand prix. » (7,23) Une expression d'ailleurs très appréciée et "chère" au théologien Dietrich Bonhoeffer, qui distinguait le salut "au prix fort" du salut "au rabais". Mais dans les lettres de Paul, nous trouvons d'autres métaphores, entre autres celle du sport : « Vous savez bien que, dans le stade, tous les coureurs participent à la course, mais un seul reçoit le prix… Moi, si je cours, ce n’est pas sans fixer le but ; si je fais de la lutte, ce n’est pas en frappant dans le vide. » (1 Corinthiens 9, 24-26). Cependant, personne, en lisant ces images sportives, n'a jamais pensé que la lutte ou la course à pied étaient essentielles et nécessaires pour expliquer la théologie de Paul. De même, aucun théologien n'a (encore) songé à décrire la vie chrétienne ou l'Église comme une course d'athlétisme ou un pugilat, où « un seul reçoit le prix ». Au contraire, la métaphore sportive a été partiellement utilisée, sans pour autant être poussée à l'extrême. Mais, étonnamment, ce qui n'a pas été fait pour le sport continue de se produire avec l'économie, qui est beaucoup plus prisée par les théologiens que par les économistes. Certains théologiens se sont tellement entichés de l'économie qu'ils ne se contentent pas de l'utiliser dans un sens général et figuré, mais dans son intégralité et imaginent "l'économie du salut" comme un échange de réalités équivalentes, comme un véritable contrat commercial - Jésus a payé le prix, son sang, pour obtenir de son Père notre salut. Les métaphores bibliques sont plutôt les prémices du discours, une sorte de prélude. L'autre moitié doit rester inexprimée, sans quoi elle pourrait être emprisonnée par le langage : seules les métaphores partielles sont bonnes, parce que, étant incomplètes, elles laissent un fossé entre le mystère de Dieu et nos idées théologiques. Les métaphores poussées à l’extrême dévorent le mystère qu'elles voudraient dévoiler.

Ces dernières semaines, nous avons abordé à plusieurs reprises le thème de la piété populaire. Comme l'affirme Don Giuseppe de Luca, qui a écrit quelques-unes des plus belles pages sur la piété, « dans la vie chrétienne, la piété ainsi conçue coïncide non pas tant avec l'ascétisme qu'avec la mystique, non pas tant avec la ou les dévotions, mais avec la Charité (Caritas). » (Introduction aux Archives italiennes sur l'histoire de la piété, p. XIII). La piété serait donc une affaire d'amour, d'agapè. Peut-être la plus grande.

Sans cet immense mouvement de piété, par exemple, nous n’aurions pas vu, dans les pays catholiques, le foisonnement d'œuvres sociales, d'hôpitaux et d'écoles : « Tandis que les collèges de grand renom éduquaient la noblesse et la grande bourgeoisie, les écoles populaires, fondées par Calasanzio, De la Salle et bien d’autres, s'occupaient du petit peuple. Et à cette même époque on a vu naître les œuvres caritatives, toutes issues de cette piété". » (Introduction, p. LXI). Les caresses et les baisers réservés aux statues des églises sont alors destinés à des hommes et des femmes en chair et en os. Même si, comme le souligne De Luca, toutes les grandes épreuves produisent leurs effets indésirables : « À partir du XVIIe siècle, on s'efforce de plus en plus d’aider les indigents, les orphelins, les malades, les handicapés, au point de se demander si cette charité débordante, n'a pas fini par écraser dans le cœur des hommes le concept de justice, auquel on donne très peu de place. Il vaut beaucoup mieux être généreux que juste. » (Ibid). Dans l'Europe moderne, il y a eu différentes motivations concernant l’aide aux personnes démunies : d'un côté les pasteurs, les saints et les bienfaiteurs qui ont créé des institutions d'aide sociale dans le but de faire sortir rapidement les personnes de la misère. De l’autre des personnes, mentionnées par De Luca, qui étaient moins préoccupées par la pauvreté et qui considéraient l'aide aux pauvres comme une bonne œuvre pour le salut des riches : « Dieu aurait pu rendre tous les hommes riches, mais il a voulu les pauvres pour que les riches aient l'occasion de racheter leurs péchés. » ("Vie de saint Eligius", citée dans B. Geremek Piety and Suffering. Histoire de la misère et de la charité en Europe, 1986, p. 9). Cette idée a trouvé un écho auprès du catholicisme des Temps Modernes : « Les pauvres se sauveront en supportant leur pauvreté avec patience et en demandant avec patience de l'aide aux riches. Les riches trouveront un moyen de racheter leurs péchés en ayant de la compassion envers les pauvres.... Pour les riches, c'est un devoir indispensable de faire l'aumône aux pauvres, car il y va de leur salut. » (Sermons du Curé d'Ars, Vol. 1, p. 77). Cette conception de la piété tend, en toute bonne foi, à perpétuer la division entre riches et pauvres.

L'autre moyen d'aider les pauvres était les prêts sur gage, à l’initiative des franciscains, appelés sans surprise, Monts de Piété. À l'époque de la Contre-Réforme, les Monts de Piété ont également connu un déclin. Ils n'étaient plus liés au monde franciscain et les frères y restaient en tant qu'aumôniers. À partir du XVIIe siècle, les Monts ont progressivement disparu, et ceux qui ont subsisté furent transformés en prêts sur gage assurant des fonctions résiduelles ou d'assistance (je remercie le Frère Felice Autieri pour cette information).

La piété populaire était beaucoup plus grande que ces réalités en soi déjà importantes. Plus grande parce qu'elle était modeste, minuscule. Les livres de piété, écrits par les évêques et les théologiens, présentaient une idée lointaine et sévère de Dieu, tous préoccupés par la mise en valeur du tribunal du jugement dernier. Les catéchismes populaires enseignaient que la "finalité de l'homme" est de "servir Dieu", en vue de notre salut éternel (Exercices spirituels pour les moniales, Il Buon Pastore, Lodi, 1911, p. 20). De la finalité de l'homme découlait alors celle de la femme : « Dieu créa la femme pour consoler Adam. (P. 28). Quant aux moniales, qui n’avaient pas leur Adam, leur finalité devait évoluer et consistait à « sauver l'âme des autres », en particulier (dans cet Institut) celle des jeunes filles : « Quel but Dieu a-t-il eu en créant de si nombreuses jeunes filles pauvres ? Leur procurer le Paradis » (p. 43). Une religion devenue un humanisme à l’envers, où l'amour envers Dieu a engendré une aversion pour les réalités humaines de sa création.

Dans cette religion toute orientée vers les "réalités d'en haut", la piété populaire devient un immense exercice collectif de subversion, une voie de salut pour les "réalités d'ici-bas". C'était, à sa manière, un formidable hymne à la vie. Ces statues représentant les visages extraordinaires de Marie et de Jésus, ces images de saints qui leur ressemblaient, qui ressemblaient à leurs fils et à leurs filles, ces églises baroques peuplées d’angelots et d'une infinité d'enfants Jésus plus nombreux que les crucifix, furent les vrais protagonistes de cette autre religion du peuple, le visage différent et bon de Dieu - la piété, fut la Contre-Réforme du peuple, ce fut la réponse subversive et douce des femmes à une religion excessivement cléricalisée.

90 ou 98 % des gens, surtout dans les campagnes, les montagnes, les villages, ne savaient pas lire les livres de prières et n'avaient pas d'argent pour s’en procurer. Ceux-ci étaient réservés aux gens cultivés, aux prêtres, peut-être aux religieuses et aux moniales qui furent les grandes victimes de la Contre-Réforme, mortifiées par une foi non biblique, toute orientée vers le paradis des âmes qui transformait la vie terrestre dans les monastères en un enfer des corps. Mais - et c'est là un paradoxe providentiel – les gens du peuple, surtout les femmes, furent protégées par leur analphabétisme, et restaient ainsi (presque) à l'abri de cette théologie trop divine pour être tant soit peu humaine.

Ne sachant pas lire les livres ni les prières savantes, ils ont dû inventer leur propre prière : et ce fut merveilleux. De temps en temps, ils se laissaient entraîner par les anciens rites du mauvais œil et de la magie. Mais la plupart du temps, ils inventaient des mots et des images pour parler à Dieu : on assiste alors à l’essor de la piété populaire, qui fut un grand espace de liberté, surtout pour les femmes, entourées d’un monde qui restait pour elles celui de la servitude. Elles entraient dans l'église, faisaient semblant de répondre aux prières incompréhensibles et aux jaculatoires en latin des prêtres, mais de leur cœur et de leur bouche sortaient, chuchotés, des mots et des sons différents. Et surtout, elles pleuraient : les statues étaient baignées de leurs larmes qui en consumaient les couleurs, le bois et le stuc. Elles priaient avec leurs larmes et surtout avec leurs baisers et leurs mains : de belles prières silencieuses faites de caresses et de baisers, avec leurs mains noueuses et noires qui savaient pourtant caresser merveilleusement et embrasser les statues des saints, de la Vierge, et surtout des anges et des petits enfants, des caresses et des baisers qu’elles ne recevaient de personne chez elles, parce qu'elles étaient trop terrestres pour plaire au Ciel. Et ces anges célestes leur rappelaient leurs trop nombreux enfants mort-nés ou ceux partis tout jeunes ou en pleine fleur de l’âge. Elles ont ainsi vaincu ces théologies absurdes qui, pour élever Dieu, abaissaient l'homme et la femme. Et elles transformèrent les louanges à la Vierge ("La Femme du paradis" de Jacopone da Todi) en des chants émouvants pour leurs enfants défunts : « Ô mon fils, mon amour pur comme un lys, mon fils au regard souriant, fils de la mère obscure, fils de celle qui n’est plus, fils empoisonné : à qui puis-je, ô mon fils, m’accrocher ? Mon enfant tu m'as quittée, pourquoi t’es-tu retiré de mon sein, ô toi que j’ai allaité » (cité dans De Martino, Morte e Pianto..., p.341).

La foi catholique est encore vivante, même si elle est gravement malade, surtout chez ces femmes du peuple qui l'ont humanisée par leur piété, par leurs baisers et leurs caresses, qui l'ont sauvée par leur transgression : « Le rameau d'or de Virgile c’est la piété » (De Luca, Introduction, p. LXVI). C'est ainsi qu'avec leurs mains et leurs baisers, elles touchèrent vraiment Dieu et écrivirent leurs beaux kérygmes populaires, différents de ceux du catéchisme, mais qui avaient l'odeur et le parfum de la vie et du pain : « Le Christ fut semé par le Créateur, il a germé, il a mûri, il a été moissonné, lié en gerbe, porté à l'aire, battu, tamisé, moulu, enfermé dans un four et, après trois jours, sorti et mangé comme du pain. » (cité dans De Martino, p.343).
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Aujourd'hui s'achève cette courte série sur l'Économie de la Contre-Réforme, ainsi que la longue saison (plus de dix ans) de ma troisième page de chaque dimanche. Ce fut une belle aventure : j'ai vu les anges monter et descendre sur l'échelle du paradis, j'ai approfondi la lecture de la Bible (commentaire de quinze Livres de l'Ancien Testament), les charismes, les vocations, j’ai découvert une autre économie, peut-être même un Dieu plus proche du cœur des pauvres. Nous l'avons apprise ensemble dans un parcours hebdomadaire tenace et constant, malgré tout. Un voyage partagé avec vous tous, qui a commencé grâce à la confiance et à l’audace peut-être prophétiques de Marco Tarquinio, qui a eu le courage de confier des commentaires bibliques à un économiste. C'est avec lui qu’ils prennent fin aujourd'hui, on doit arrêter, il ne pouvait en être autrement, car ce travail (choix des thèmes, titres et sous-titres de chaque article, revus par lui jusqu'à la virgule) a été le fruit d’une véritable collaboration à deux. Tous mes vœux vont au nouveau directeur Marco Girardo, qu'il poursuive la fidélité créatrice du journal Avvenire, à la suite de l’étape qui s'achève aujourd'hui. Dans ces circonstances, on remercie, mais toujours trop peu. Une histoire s’achève, mais l'histoire n'est pas finie.

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ContrEconomie/10 - Elles priaient avec leurs larmes, leurs baisers et leurs mains, des prières silencieuses et très belles

par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 07/05/2023

« Partout où il y a l'amour de Dieu, même embryonnaire, grossier, obscurci, souterrain et non pas à découvert, là se trouve le cœur de l'homme, même blessé, et il faut croire que Dieu s’y trouve aussi, et donc la piété. »
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Les métaphores théologiques sont indispensables et dangereuses. Ces dernières semaines, de nombreux lecteurs et quelques théologiens ont réaffirmé, face à mes critiques, la nécessité de la métaphore économico-commerciale pour comprendre la révélation chrétienne. Nous la trouvons en effet dans le Nouveau Testament, et saint Paul l'utilise également.

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Dieu sauvé par les femmes

Dieu sauvé par les femmes

ContrEconomie/10 - Elles priaient avec leurs larmes, leurs baisers et leurs mains, des prières silencieuses et très belles par Luigino Bruni Publié dans Avvenire le 07/05/2023 « Partout où il y a l'amour de Dieu, même embryonnaire, grossier, obscurci, souterrain et non pas à découvert, là se trou...
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ContrEconomie/9 – Suite de l'analyse des effets civils et économiques de la Contre-Réforme.

par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 30/04/2023

« Une fausse théologie est souvent accompagnée d’une vraie piété. On n’apprend pas à jouer de l’orgue avec ceux qui le fabriquent, observait Galilée, mais avec ceux qui savent en jouer. Les théologiens fabriquent des orgues ; savoir en jouer est une autre affaire. Le chrétien le plus simple peut le faire mieux que les autres. »

Giuseppe De Luca, Introduction aux Archives italiennes pour l'histoire de la piété, p. LIX

La christianisation des fêtes de la nature, la promulgation des saints intercesseurs et d'une théologie rigoriste, la simple force de la fidélité à Dieu, le Dieu de la vie.

« Qu'en est-il de ceux qui dans chaque région réclament leur propre saint protecteur ? Celui-ci fait disparaître les maux de dents, celui-là assiste les femmes en couches, un autre nous fait retrouver les objets volés, un autre éloigne les tempêtes, quant à la Vierge, le peuple lui attribue presque plus de pouvoirs qu'à son Fils. » Cnaturel e sont les mots du grand Érasme de Rotterdam (Éloge de la folie, § 40), écrits en 1509 alors que Luther mûrissait sa Réforme, à laquelle Érasme n'a pas adhéré. Érasme n'a pas été écouté. Quatre siècles plus tard, nous lisons aujourd'hui : « Il y a une montagne, non loin du parc naturel du Pollino, où perdure un culte de l'arbre qu'on appelle ici "Ndenna", qui a lieu à la mi-juin à Castelsaraceno. Le premier dimanche du mois, on coupe le hêtre pour les vêtements du marié (la "Ndenna"). Le dimanche suivant, on choisit la cime d’un pin, la "cunocchia", qui sera la mariée. Enfin, saint Antoine bénit leur union. » (Domenico Notarangelo, I sentieri della pietà, 2000).

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Cette fête lucanienne de la Ndenna est un héritage du développement catholique des fêtes de la nature. Planter le mai était une ancienne tradition européenne, toujours présente en Basilicata (commune d’Accettura) et dans diverses régions d'Italie centrale. Jusqu'au Moyen Âge, la nuit du 1er mai, les jeunes hommes plantaient des branches et des fleurs devant les maisons des jeunes filles. Mais « vers la fin du XVIe siècle, on assiste à une christianisation de ce rite, qui demande que les hommages et les offrandes florales soient adressés à la Vierge Marie. » Puis, à partir du XVIIIe siècle, ces fleurs des autels dédiées à la Vierge ont connu un nouveau développement « en se transformant en "fioretti" spirituels : de petits sacrifices offerts en hommage à la Vierge tout au long du mois de mai. » (Ottavia Niccoli, La vita religiosa nell'Italia moderna, 2004, p. 181-182). C'est ainsi que le « mois de Marie » est né avec les "fioretti". De belles traditions, mais... il n'est pas facile de comprendre ce que la Vierge Marie a à voir avec ces anciens rites amoureux et les petits sacrifices avec les fleurs offertes aux fiancées. On peut toujours trouver un lien, bien sûr. Mais on aurait pu aussi faire un autre choix : abandonner les cultes antiques de la fertilité et des moissons, ne pas les combattre comme Luther l'a fait, mais les considérer comme "folklore", comme des traditions populaires, sans vouloir les relier au christianisme - le problème de la fête de la Ndenna n'est pas le mariage entre les arbres, mais la présence de saint Antoine. Avec les traditions anciennes, on pouvait procéder adopter comme on l’avait fait avec la Befana, qui n'est pas devenue "l'épouse des Rois Mages", mais qui est restée à l'extérieur de la crèche, à côté.

Le choix de la christianisation des anciens rites naturels, en soi compréhensible, a cependant eu de lourdes conséquences, liées au grand thème du culte des saints. Le Concile de Trente a corrigé les excès des pratiques magiques, mais a réaffirmé la légitimité théologique et liturgique de l'ancienne intercession des saints, qui ont continué à être des médiateurs et des protecteurs des récoltes contre la grêle ou les maux de gorge. Entre la Trinité et le peuple, est apparu un nombre croissant d'intercesseurs, de passages intermédiaires qui devaient faciliter et simplifier l'agrément de nos prières : « Dieu voit nos besoins et pourrait donc y pourvoir directement : mais la sagesse divine se plaît à communiquer ses dons par des intermédiaires. » (Actes du Concile de Trente, Session XXV, 1563). Ainsi se développe l'idée d'un Dieu trop lointain pour être atteint directement par les humbles créatures que nous sommes. Mais, grâce à Dieu, il y a les saints, perçus comme des créatures médiatrices, parce qu'ils sont un peu comme Dieu et un peu comme nous : ils comprennent donc les deux (les peuples latins ont toujours aimé les demi-dieux : ce n'est pas un hasard si les temples d'Hercule comptent parmi les plus nombreux). La religion catholique est devenue la religion de Dieu et des saints, une explosion de biodiversité religieuse, une forêt spirituelle peuplée d'une infinité d'êtres où chacun remplit sa fonction dans l'écosystème du culte, donnant lieu à une parfaite "division du travail religieux". Dommage qu'entre-temps, trop d'entre nous aient oublié que Dieu s'est fait homme précisément pour réduire la distance mythique entre le ciel et la terre. Dans mon village, les saints étaient bien plus présents que la Trinité, notamment parce que lorsqu'il faut survivre aux famines et aux maladies, la périchorèse est un luxe que l'on ne peut pas se permettre.

Mais il y a autre chose à dire pour comprendre ce grand amour pour les saints -car c’est bien d’amour dont il s’agissait : ce fut la plus grande histoire d'amour de la Contre-Réforme. À l'âge baroque le recours aux saints s’est avéré presque nécessaire en raison d’une vision de l’homme pessimiste et effrayante. Si nous ne sommes que des "riens", d’insignifiantes larves sur le plan moral, comment nous adresser en personne à ce Dieu qui s'éloigne d'autant plus dans les cieux que nous nous enfonçons dans les abîmes de la terre ? En effet, au cours de ces siècles, on affirmait l'idée que le "but" de la vie humaine était le salut de l'âme, l’amour exclusif de Dieu, et donc le mépris de la joie naturelle du corps et des plaisirs de la vie : « Tu n'es pas né pour jouir, mais seulement pour aimer ton Dieu et te sauver éternellement... donc le commerce par excellence, la seule activité importante et nécessaire, consiste à servir Dieu et à sauver ton âme. » (G. G. Giunta, Manuale di sacre preci, 1830, Naples, p. 20). Une théologie où pour élever Dieu il faut abaisser l'homme, pour exalter le divin il est indispensable de mépriser l'humain. Dieu devient un Père étrange qui jouit de l'anéantissement de ses créatures, qui n'est heureux que lorsque nous lui disons : « Tu es tout, je ne suis rien. » Ces théologies sont à des années-lumière de la Bible, de l'Ancien et du Nouveau Testament, où « la gloire de Dieu, c'est l'homme vivant. » (Saint Irénée), d'un Jésus qui nous dit : « Je suis venu pour qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient en abondance. » (Jean 10, 10). Cette vie, et non celle d’après, contrairement à l'âge baroque où la recherche du paradis (ou du purgatoire) a transformé la vie terrestre en enfer pour trop d’hommes et de femmes.

La distance croissante qui s'était créée entre les catholiques et la lecture de la Bible nous a fait oublier que les dieux qui se nourrissent de leurs adorateurs sont appelés des idoles, alors que le Dieu de la révélation est tout à fait de notre côté, qu'il souhaite chaque jour notre épanouissement en tant que personnes. Et pourtant, dans ces manuels, nous lisons : « Si vous n'avez pas assez de courage pour rechercher les humiliations, du moins ne fuyez pas celles qui surviennent : considérez-les toutes comme un signe de la singulière bonté que Dieu a pour vous. » (J. Croiset, Exercices de piété pour tous les jours de l'année, 1725, p. 35). Le Dieu de Jésus s'est transformé en un être qui nous envoie des humiliations, qui nous humilie pour nous rendre humbles, qui a donc oublié cette loi humaine fondamentale : le meilleur moyen de ne pas rendre les gens humbles consiste à les humilier. De plus, en cohérence avec cette vision inhumaine de Dieu, la recherche de la mortification est devenue la voie royale : « Plus nous nous rendrons forts en nous mortifiant, plus nous avancerons dans la perfection. » (Diario spirituale, anonimo, Napoli, Jovene, s.d., p. 93).

Pour en venir aux conséquences sociales et économiques, il ne faut pas s'étonner si, dans les pays catholiques, la pratique sociale de la recommandation a été aussi répandue et variée, allant de l’habitude de ceux qui, pour obtenir une faveur d'une personne influente trop éloignée, essaient de passer par un médiateur plus proche ("avoir un saint au ciel"), à ceux qui ont besoin d’un certificat de la mairie et qui se demandent d'abord : « Quel employé connais-je dans ce bureau ? » Ce recours habituel à des intermédiaires a empêché, dans les pays catholiques, le développement d’une culture de la subsidiarité civique et politique (même si aujourd’hui la subsidiarité est devenue un pilier de la doctrine sociale de l'Église), parce que cette culture des passages obligés ne fait que renforcer la sacralisation des hiérarchies humaines, laquelle est contraire au principe de subsidiarité. Plus généralement, l'idée d'intercession a nourri une conception de la prière comme demande, comme commerce avec le paradis, où l'on s'adresse aux saints et donc surtout à Dieu pour lui demander quelque chose qu'il ne nous a pas encore donné, nourrissant ainsi l'ancienne relation économique avec les esprits et les dieux : les prophètes et le Christ chassent les marchands du temple pour nous dire que leur religion ne relève aucunement d’un commerce avec Dieu.

Mais parmi les conséquences, il faut prendre en compte un autre facteur, peut-être plus important encore. Un christianisme qui est devenu une nouvelle floraison de la religiosité naturelle des peuples méditerranéens rencontre d'énormes difficultés avec la postmodernité, car il risque de sombrer avec ces anciennes dévotions mythiques qu'il a assimilées et "baptisées". Il ne faut pas oublier que la résurrection du Christ n'a pas été l'un des nombreux miracles et ni une transformation magique à la manière du monde, mais elle en marque la fin : avec elle c’est l’avènement du temps séculier du "saint" sur la mort du "sacré". Mais pour avoir voulu, hier, parler à tous dans la langue de tous, le christianisme risque aujourd'hui de ne parler (presque) à personne, dans une langue devenue (presque) incompréhensible pour tous.

Mais il y a aussi une bonne nouvelle. Malgré ce mépris théologique pour la vie humaine, malgré un mépris insensé "pour les choses d'ici-bas", donc pour le travail et l'économie, les catholiques ont réussi à donner vie à de belles entreprises, à bien travailler, à mettre au monde des fils et des filles, à être parfois heureux, à aimer les corps et l'humanité tout entière. On leur a rendu la vie très difficile, mais ils s’en sont sorti. Parce que les simples fidèles n'ont jamais vraiment cru à une image de Dieu aussi atrophiée Ils étaient dotés d’une bonne intuition, surtout les femmes, qui les poussait à demander à Dieu de devenir autre chose. La piété populaire était aussi une pratique subversive, une rébellion contre un Dieu devenu l'ennemi du bonheur humain - nous le verrons dans le prochain article. Cette protestation apparaît dans certains passages des manuels de dévotion : « Ô Père Éternel, Juge et Seigneur de nos âmes, dont la justice est incompréhensible ! Puisque Vous avez ordonné, Seigneur, que Votre Fils très innocent paye nos dettes, regardez, Seigneur et Père, cette terrible agonie. Que cesse, ô Père, Votre Indignation" (Esercizi di pietà del Rev. D. Placido Baccher, Naples, Stamperia Reale, 1857, p. 191).

Votre justice est incompréhensible... Que cesse, ô Père, Votre indignation : stupéfiante prière d'un peuple qui a choisi de jouer le rôle du Cyrénéen : il s'est volontairement placé sous une croix théologique trop lourde, pour les hommes et pour Dieu, afin d'essayer d'alléger ce fardeau insupportable : « Père, cesse ton indignation, nous ne comprenons pas ta justice. ». Ils ne comprenaient pas cette théologie, mais Dieu, le Dieu de la vie, ils le comprenaient. C'est ainsi qu'ils ont appris à prier vraiment pour demander à Dieu de sauver Dieu : ils ont prié Dieu pour Dieu, et non pour eux-mêmes. Ils ont compris le cœur de la Bible sans jamais l'avoir lue. Puis ils ont tapissé les églises de tableaux représentant la crucifixion avec en arrière-plan le Père tenant son fils dans ses bras et pleurant avec lui. Parce qu'ils savaient que le "travail" des pères et des mères est de faire descendre leurs enfants des croix, et non de les y faire monter. Ils ont fait le possible et l'impossible pour sauver Dieu dans leur cœur. Et ils ont réussi.

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ContrEconomie/9 – Suite de l'analyse des effets civils et économiques de la Contre-Réforme.

par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 30/04/2023

« Une fausse théologie est souvent accompagnée d’une vraie piété. On n’apprend pas à jouer de l’orgue avec ceux qui le fabriquent, observait Galilée, mais avec ceux qui savent en jouer. Les théologiens fabriquent des orgues ; savoir en jouer est une autre affaire. Le chrétien le plus simple peut le faire mieux que les autres. »

Giuseppe De Luca, Introduction aux Archives italiennes pour l'histoire de la piété, p. LIX

La christianisation des fêtes de la nature, la promulgation des saints intercesseurs et d'une théologie rigoriste, la simple force de la fidélité à Dieu, le Dieu de la vie.

« Qu'en est-il de ceux qui dans chaque région réclament leur propre saint protecteur ? Celui-ci fait disparaître les maux de dents, celui-là assiste les femmes en couches, un autre nous fait retrouver les objets volés, un autre éloigne les tempêtes, quant à la Vierge, le peuple lui attribue presque plus de pouvoirs qu'à son Fils. » Cnaturel e sont les mots du grand Érasme de Rotterdam (Éloge de la folie, § 40), écrits en 1509 alors que Luther mûrissait sa Réforme, à laquelle Érasme n'a pas adhéré. Érasme n'a pas été écouté. Quatre siècles plus tard, nous lisons aujourd'hui : « Il y a une montagne, non loin du parc naturel du Pollino, où perdure un culte de l'arbre qu'on appelle ici "Ndenna", qui a lieu à la mi-juin à Castelsaraceno. Le premier dimanche du mois, on coupe le hêtre pour les vêtements du marié (la "Ndenna"). Le dimanche suivant, on choisit la cime d’un pin, la "cunocchia", qui sera la mariée. Enfin, saint Antoine bénit leur union. » (Domenico Notarangelo, I sentieri della pietà, 2000).

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Des cyrénéens sous le poids d’une croix trop lourde

Des cyrénéens sous le poids d’une croix trop lourde

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ContrEconomie/8 - Au-delà de la théologie du sacrifice, du mérite et de la vision commerciale de Dieu

par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 23/04/2023

« Le rejet des Églises protestantes par l'Église catholique fut un désastre beaucoup plus profond que celui des schismes orientaux. »

Giuseppe de Luca, Introduction aux Archives italiennes pour l'histoire de la piété

Malheureusement, l'époque de la Contre-Réforme a également engendré une vision malsaine de la douleur, qui a gravement nui au peuple catholique, en particulier aux femmes.

La Bible nous a révélé un Dieu différent des dieux naturels. Elle n'a pas fait le choix de reconnaître le sentiment religieux déjà présent dans le monde en donnant de nouvelles formes aux anciens cultes et rites de la fertilité, de la mort et de la moisson. Au contraire, la Bible et, plus tard les premiers chrétiens, ont fait tout ce qu'ils pouvaient pour sauver la nouveauté de leur Dieu. Ils l'ont défendu et gardé au point de qualifier tous les autres dieux d'"idoles". Et chaque fois que, dans l'histoire biblique, le peuple d'Israël a produit une idole, il l'a fait parce qu'il ne pouvait pas être à la hauteur d'un Dieu trop différent, et qu'il voulait donc un « dieu comme celui de tous les autres peuples », un dieu plus simple et plus facile à toucher, à portée de main et prêt pour l’encens. C'est ainsi que le peuple a fabriqué les veaux d'or et que les prophètes les ont détruits. Les prophètes savaient aussi que dans les cultes de la nature, il y avait une certaine présence mystérieuse du vrai Dieu : « Les cieux racontent la gloire de Dieu » (Psaume 19). Ils le savaient parfaitement, mais ils savaient encore plus qu'il fallait absolument distinguer le Dieu qui nous rejoint "du ciel" des cultes qui tentent de le rejoindre "à partir de la terre", sans quoi la puissance de la terre absorberait la fragile nouveauté du ciel. Et en maintenant très haut le mystère de Dieu, la Bible a également porté très haut notre dignité, et depuis trois mille ans elle continue à nous dire : "Tu n'es pas fait à l'image d'une idole". 

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L'histoire du christianisme médiéval et moderne est toutefois quelque peu différente. Lorsqu'il a rencontré les peuples d'Europe, il a souvent toléré que ceux-ci conservent leurs rites agraires, leurs cultes envers les divinités locales et il a "baptisé" ces dévotions antérieures à l’aide de noms chrétiens. C'est ainsi qu'est née l'Europe chrétienne : alors que l'humanisme biblique avait tenté de libérer les hommes en vidant le monde de nombreux esprits et démons, les chrétiens l'ont laissé peuplé d'anges, de saints et d’âmes, en espérant, peut-être en toute bonne foi, que cette substitution suffirait à libérer les êtres humains de la peur de la mort et de la douleur.

Avec la fin du Moyen Âge et de l'humanisme, il est devenu évident pour beaucoup que l'Église romaine médiévale avait un besoin urgent de réforme générale (il suffit de penser aux thèses d'Érasme de Rotterdam). La Réforme de Luther a changé et compliqué les plans. La réaction de la Contre-Réforme catholique a bloqué cette première saison de renouveau interne et a produit une restauration des aspects les plus critiqués par Luther, ceux qui précisément avaient le plus besoin d'une véritable réforme. Et c’est bien là que réside le problème. C'est ainsi que les anciennes pratiques à caractère composite (culte des saints, dévotions, indulgences, vœux, reliques, ...) sont devenues la marque de fabrique de l'Église catholique. C'est là que se trouve la racine de beaucoup de nos maux.

Examinons de plus près le grand thème du sacrifice. Le sacrifice est également présent dans les religions et cultes anciens, il fait partie du répertoire religieux naturel. Luther s'est battu contre l'idée que la messe était un sacrifice : « La messe est le contraire d'un sacrifice. » (Luther, Œuvres complètes, 6, 523-524). En plus de sa critique de l'Eucharistie en tant que sacrifice, Luther a également réfuté l'idée ancienne selon laquelle la messe était une répétition du sacrifice de la croix. La réaction catholique a été très forte. Le sacrifice est devenu un pilier de la théologie, de la liturgie et de la piété : « Une véritable épouse du Christ, qui vit une vie de sacrifice, est un spectacle d'une beauté surhumaine devant Dieu. » (D. Gaspero Olmi, Carême pour les moniales, 1885, p. 12).

La croix du Christ a donc produit nos croix : « Les croix viennent de Dieu. Les croix sont nécessaires parce que Dieu en a décidé ainsi. Les vrais pénitents sont toujours crucifiés. (Ibid., p. 26). Parce que Jésus "a sacrifié son cœur à Gethsémani, sacrifié son honneur au tribunal, sacrifié sa vie sur le Calvaire. » (p. 291). Dans un manuel de dévotion destiné aux femmes, nous lisons : « C'est le but de Dieu que de nous faire souffrir : il veut que l'affliction serve non seulement à purifier les fautes passées, mais aussi à améliorer notre vie. » (G. Fenoglio, La vera madre di famiglia, 1897, p. 250). Les trois vœux des moniales étaient alors compris comme "les trois clous" de la croix, et la virginité comme "le sacrifice du corps fait au Seigneur" (Exercices spirituels donnés aux moniales dominicaines du monastère des Saints Jacques et Philippe à Gênes, Rome, 1821, p. 70). Offrir ses des douleurs à Dieu, unies à celles du Christ, de Marie et des saints, devint ainsi, à l'époque de la Contre-Réforme, l'oikonomia la plus florissante dans les pays latins, avec une prolifération folle des pénitences les plus douloureuses, en particulier dans les monastères féminins.

Comment avons-nous pu transformer l'Évangile en une religion de la souffrance et de la douleur ? Comment avons-nous pu croire au canular selon lequel le Dieu Amour de Jésus était un "consommateur friand de douleur humaine", que les offrandes qu'il aimait le plus étaient nos souffrances ? La Bible, Ancien et Nouveau Testament, savait que les divinités qui aiment le sang de leurs enfants sont appelées des idoles. Le Dieu biblique, le Dieu de Jésus, n'est pas une idole parce qu'il ne consomme pas la douleur de ses fils et de ses filles, parce qu'il ne veut pas l'augmenter mais la réduire. « Je veux la miséricorde, pas le sacrifice », nous répètent Osée et Jésus, qui savaient bien que la logique du sacrifice est incompatible avec celle du hesed (la bonté) et de l'agapè. Le Dieu biblique n'aime pas le sacrifice parce qu'il nous aime. Le sacrifice est un terme ambivalent même dans les relations humaines - il est faux de lire ton amour pour moi comme ta volonté de te sacrifier - mais il est vraiment très dangereux de recourir au sacrifice pour comprendre la relation avec Dieu, parce qu’alors nous le transformons en idole.

« J'ai perdu le mérite de tant de jeûnes, de tant de mortifications... oh combien je suis malheureuse. » (Ibid., p. 71), lisons-nous encore dans les Exercices spirituels pour les moniales. Le sacrifice est en effet associé à une théologie du mérite, un autre terme combattu par la Réforme (et donc très prisé par la Contre-Réforme). Les sacrifices créent et augmentent les mérites : « Mais dans l'autre vie, les amoureux de la virginité jouiront d’avantages plus éclatants. Au paradis les personnes vierges seront plus heureuses. » (Carême pour les moniales, cit., p. 79). La vie terrestre devient donc une sorte de gymnase permanent où il faut souffrir en s'entraînant pour mériter d'éventuelles victoires à venir lors des courses dans les champs Élyséens.

De ce point de vue, la Contre-Réforme n'a pas engendré l’idée d’un Dieu libérateur et premier "Goel", (rédempteur) (Job, Ruth), le libérateur qui lève la main pour nous sauver des douleurs terrestres évitables. Cette idée de Dieu a compliqué la vie des hommes, et plus encore celle des femmes. La vie religieuse a été présentée comme un long et constant sacrifice pour mériter le paradis, sous la vision constante de l'enfer : « Que chacun de vous se transporte maintenant dans la prison la plus douloureuse, où l'on enferme les âmes rebelles. Vous entendrez les cris, les gémissements et les pleurs désespérés. Que chacune de vous commence à méditer avec cette image lugubre devant les yeux » (Exercices spirituels..., cit., p. 124). La douleur était prisée parce qu'elle était une "monnaie divine" permettant d'acquérir des mérites pour nous-mêmes et pour les autres : « Parmi les très grands biens que produit la confession, le premier est la douleur. Car la confession est un procès, où le pénitent est l'offenseur et le prêtre le juge. » (Ibid., p. 128). Ainsi, le message évangélique d'amour mutuel, de gratuité et de compassion est resté de plus en plus à l'arrière-plan d'une théologie et d'une pratique doloriste, pas tout à fait dépassées - - Marco, le neveu d'une de mes collègues, le jour de sa première confession, s'est bloqué au moment de réciter : « car en péchant j'ai mérité tes châtiments. »

Significatifs sont les noms choisis pour les petites filles dans les pays catholiques au cours des siècles passés : Dolores, Mercedes, Addolorata, Catena, Crucifissa, et les noms des Congrégations féminines à l'époque de la Contre-Réforme : sœurs victimes, crucifiées, s, humiliées... Ainsi, les catholiques, les femmes catholiques, ont trop souvent fait l'expérience d'un Dieu qui était du mauvais côté, qui voulait leur souffrance ici-bas, pour la récompenser peut-être dans l’au-delà. Aujourd'hui, la théologie catholique s'est finalement éloignée de la théologie de l'expiation et de la lecture sacrificielle de la passion du Christ : « Sinon, on risque de ne pas orienter le regard dans la bonne direction vers le mystère de Dieu. » (Giovanni Ferretti, Ripensare evangelicamente il sacrificio, 2017). La logique du sacrifice doit se transformer en logique du don, qui est son contraire parce qu'elle est toute gratuité.

Mais en attendant, une véritable purification de la mémoire de l'Église catholique serait nécessaire, surtout pour ce qui s'est passé dans les monastères et les couvents de femmes. Nous nous sommes excusés tardivement auprès de Galilée ; des dizaines de milliers de victimes attendent depuis trop longtemps nos excuses collectives après celles, solennelles et sincères, de saint Jean-Paul II lors du grand jubilé de l'an deux mille, auxquelles j'ajoute ici les miennes.

La douleur existe dans le monde et la civilisation humaine doit tout faire pour la réduire, et Dieu - le Dieu révélé en Jésus-Christ - est le premier à le vouloir. Quand la douleur survient, elle doit être vécue de la meilleure façon sur le plan éthique et spirituel, mais malheur à nous de penser et de dire que c'est Dieu qui nous l'envoie, ou qu'il l'aime.

Les implications civiles et économiques sont également considérables. L'idée de méritocratie est née aux Etats-Unis et s'est exportée partout à partir de là. Elle est apparue dans un environnement calviniste (hostiles à la notion de mérite) qui a sécularisé le mérite et en a fait une catégorie économique. Mais il ne faut pas s'étonner que les pays catholiques soient les plus enthousiastes à l'égard de la méritocratie : l'Italie d'aujourd'hui a même inclus le mot "mérite" dans l’intitulé du ministère de l'éducation. La théologie fondée sur le couple sacrifice-mérite produit alors une vision commerciale de Dieu et de la vie. Plus on se sacrifie, plus on reçoit : Dieu devient un comptable passif de dettes et de crédits, et la gratuité - la grâce - disparaît dans un monde pélagien où nous nous sauvons nous-mêmes, en gagnant des mérites avec la monnaie des souffrances. Mais ce n'est pas tout. La catégorie du mérite liée au sacrifice a engendré l'idée que la vertu a besoin de sacrifices et de souffrances et que les vrais mérites sont ceux qui nous valent le ciel ou le purgatoire. Ainsi, les récompenses les plus précieuses pour le sacrifice ne sont pas les salaires, l'argent vil.

De là, on a eu vite fait de dire que les occupations essentiellement féminines - comme l'école, les soins, le service, le travail des femmes consacrées - ne doivent pas être trop rémunérées, sans quoi l'argent réduit la pureté du "sacrifice" et ses véritables mérites : « Le fruit des richesses consiste à les mépriser. L'intention principale de Dieu en accordant des richesses est que nous en tirions des mérites et des intérêts pour l'autre vie. » (Fenoglio, La vera madre, cit., p. 248). Et voilà revenir la grande question du poids excessif et disproportionné que portent les femmes. Dans le Gai Savoir de Nietzsche, le fou annonce, dans un cri désespéré, que "Dieu est mort" et que "c'est nous qui l'avons tué". Nous sommes dans une civilisation qui a décrété la mort de Dieu, nous le voyons tous les jours. Mais il y a peut-être une lumière dans cette nuit, que je veux exprimer par une question murmurée : et si ce "dieu mort" était ce dieu trop éloigné du cœur des femmes et des hommes ? Et si cette mort était une aube de résurrection ?

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ContrEconomie/8 - Au-delà de la théologie du sacrifice, du mérite et de la vision commerciale de Dieu

par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 23/04/2023

« Le rejet des Églises protestantes par l'Église catholique fut un désastre beaucoup plus profond que celui des schismes orientaux. »

Giuseppe de Luca, Introduction aux Archives italiennes pour l'histoire de la piété

Malheureusement, l'époque de la Contre-Réforme a également engendré une vision malsaine de la douleur, qui a gravement nui au peuple catholique, en particulier aux femmes.

La Bible nous a révélé un Dieu différent des dieux naturels. Elle n'a pas fait le choix de reconnaître le sentiment religieux déjà présent dans le monde en donnant de nouvelles formes aux anciens cultes et rites de la fertilité, de la mort et de la moisson. Au contraire, la Bible et, plus tard les premiers chrétiens, ont fait tout ce qu'ils pouvaient pour sauver la nouveauté de leur Dieu. Ils l'ont défendu et gardé au point de qualifier tous les autres dieux d'"idoles". Et chaque fois que, dans l'histoire biblique, le peuple d'Israël a produit une idole, il l'a fait parce qu'il ne pouvait pas être à la hauteur d'un Dieu trop différent, et qu'il voulait donc un « dieu comme celui de tous les autres peuples », un dieu plus simple et plus facile à toucher, à portée de main et prêt pour l’encens. C'est ainsi que le peuple a fabriqué les veaux d'or et que les prophètes les ont détruits. Les prophètes savaient aussi que dans les cultes de la nature, il y avait une certaine présence mystérieuse du vrai Dieu : « Les cieux racontent la gloire de Dieu » (Psaume 19). Ils le savaient parfaitement, mais ils savaient encore plus qu'il fallait absolument distinguer le Dieu qui nous rejoint "du ciel" des cultes qui tentent de le rejoindre "à partir de la terre", sans quoi la puissance de la terre absorberait la fragile nouveauté du ciel. Et en maintenant très haut le mystère de Dieu, la Bible a également porté très haut notre dignité, et depuis trois mille ans elle continue à nous dire : "Tu n'es pas fait à l'image d'une idole". 

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Et si c'était une aube de résurrection ?

Et si c'était une aube de résurrection ?

ContrEconomie/8 - Au-delà de la théologie du sacrifice, du mérite et de la vision commerciale de Dieu par Luigino Bruni Publié dans Avvenire le 23/04/2023 « Le rejet des Églises protestantes par l'Église catholique fut un désastre beaucoup plus profond que celui des schismes orientaux. » Giusepp...
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ContrEconomie/7 - Nous devrions nous rappeler que Dieu est avant tout agapè et amour, jamais dans la logique du « Je donne pour que tu donnes » (do ut des)

par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 16/04/2023

« Le rapport entre la tarentelle et Saint Paul était extrêmement confus et contradictoire, où coexistaient un Saint Paul protecteur des danseurs de tarentelle (ils l’imploraient en vue d’une grâce), un Saint Paul qui déclenchait ces danses pour punir une faute, et un Saint Paul associé à la tarentelle, susceptible d’exorciser par la musique, la danse et les couleurs. »

Ernesto de Martino, La terre du remords

L'analyse des effets culturels et économiques de la Contre-Réforme se poursuit. Les graves effets de la version commerciale de la grâce dans le monde de la conception de la religion et de la vie civile.

Les religions sont le premier moyen par lequel les êtres humains ont cherché à vaincre la mort, elles constituent une grande entreprise en vue de rendre immortel ce qui ne l'est pas naturellement. Elles résultent donc du grand désir collectif de métamorphoser la mort en valeur. Le sacrifice est le moyen qui doit opérer cette merveilleuse alchimie. Ainsi, les plantes ou les animaux voués par nature à la mort, dès lors qu'ils sont, rituellement, sacrifiés, quittent l'ordre naturel mortel pour entrer dans l'ordre divin immortel - c'est le sens de l'étymologie du mot sacrifice : "rendre sacré". En tuant la vie sur l'autel par un geste contre nature, on la rend immortelle. C'est aussi l'explication des sacrifices humains archaïques : offerts aux dieux, ils mouraient par ce sacrifice contre la nature et ne mouraient donc plus dans la nature. Ainsi, « l'homme se constitue en pourvoyeur de mort au sein même de la mort naturelle. » (E. De Martino, Mort et pleur rituel p. 236).

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L'homme antique voyait la nature mourir d’une mort partielle et non définitive, car le cycle des saisons faisait « ressusciter » au printemps ce qui mourait en automne ", ce qui lui suggérait qu'il devait en être de même pour l'homme : « Un vieux chant Dinca déplore que, tandis que le soleil se lève, passe et revient, de même que la lune, seul l'homme naît, passe et ne revient jamais. » (De Martino, ibid.). En offrant des êtres vivants aux dieux, ils quittent le temps et entrent dans l'éternité - on ne comprend pas la théologie antique de la vie consacrée sans cette transformation et divinisation du don de la vie, ni le sens profond du deuil, qui consiste à « procurer au défunt cette seconde mort culturelle qui venge le scandale de la mort naturelle. » (De Martino, ibid.).

Avec le christianisme, cependant, quelque chose d'inédit fait irruption sur la terre. Le Christ renverse également la logique des anciennes religions : ce n'est plus nous qui offrons nos dons et sacrifices mortels à la divinité, en lui demandant de les rendre immortels. Dans l'Eucharistie, synthèse vivante de la passion-mort-résurrection du Christ, c'est Jésus qui, en se donnant à nous sous forme de pain, nous fait participer à la divinité. Ce ne sont plus nos dons qui meurent pour vivre éternellement, mais c'est Dieu qui, en mourant et en ressuscitant, nous donne quelque chose de vrai de son immortalité. L'Eucharistie est donc l'anti-sacrifice, elle met un terme à la logique sacrificielle, c’est le comble de la grâce et de la gratitude. C'est la gratuité absolue parce qu'elle est libérée du registre commercial. C'est là que réside l'humanisme du christianisme. Dans la pratique de la tradition catholique, cependant, surtout à partir de la Contre-Réforme, cette dimension absolue de la gratuité ne s'est imposée ni culturellement, ni cultuellement dans le peuple. Les gens ont continué à interpréter la religion sur le registre sacrificiel, où aucune grâce n'est gratuite :

« - "Si vous n'acceptez pas la poule, la grâce ne vaut rien, et l'enfant naîtra aveugle.
- La grâce est gratuite", déclara don Paolo.
- Les grâces gratuites n'existent pas", répondit la femme. » (Ignazio Silone, Le pain et le vin).
La réaction des catholiques au salut par la "grâce seule" des protestants a renforcé et amplifié l'idée de la religion des "œuvres" par laquelle il faut "mériter" le salut. La grâce n'est pas perçue comme une gratuité inconditionnelle : elle doit être méritée.

Ainsi, même la confession et par voie de conséquence l'Eucharistie, furent comprises dans le cadre d'une relation d'échange entre l'homme et la divinité. Si l'on prend, par exemple, le "Catéchisme de Pie X" (de 1905), on comprend immédiatement que le chapitre sur la confession conduit à considérer la pénitence comme le prix à payer pour obtenir la grâce du pardon et donc la communion eucharistique. Le caractère conditionnel de l'absolution l'inscrit naturellement dans le contexte juridique, économique et commercial du Do ut des (je donne pour que tu donnes) : l'un des « fruits que produit en nous une bonne confession est la grâce de Dieu », qui nous « rend capables du trésor des indulgences », indulgences trop facilement interprétées comme prix à payer pour « la rémission des peines temporelles » (Catéchisme, § 9). L'Eucharistie n'est donc pas perçue comme un don gratuit, elle vient en réponse à nos bonnes actions - la grâce ne fonctionne pas si nous ne sommes pas en état de grâce.

Cette perception contractuelle et cette façon de voir la grâce comme une réponse de Dieu à nos œuvres méritoires ont eu des effets bien plus larges que la simple interprétation de la confession ou de la vie sacramentelle, qui sont déjà très importantes en elles-mêmes si l'on pense à l'enracinement de l'approche commerciale (je paie et j’achète) des sacrements dans le peuple catholique. Il est clair que les théologiens ont précisé d’autres aspects qui ont compliqué et en partie réfuté ces façons de voir, mais leurs remarques n'arrivaient pas à atteindre les simples fidèles.

La gratuité liée à la grâce est donc véritablement le thème central. Car c'est précisément la gratuité qui empêche les religions d'être vécues de façon magique et superstitieuse. La magie est l'expression de l'éternel désir de l'homme de s'approprier le sacré, de le manipuler et de l'utiliser à son profit par la parole, le geste, la pensée. Pendant des millénaires, l'expérience du sacré a été la réaction humaine au tremendum (Mircea Eliade), au besoin de comprendre et d'essayer de gérer des forces que les êtres humains percevaient comme surnaturelles et incontrôlables. L'essence de la magie est un sacré privé de gratuité, vécu tout entier sur le registre de l'échange – la réalité économique est née du monde de la magie, et non l'inverse. C'est pourquoi la Bible (en particulier les prophètes) a été impitoyable avec le monde de la magie et de la divination, qu'elle interprète comme des formes graves de fausses prophéties et d'idolâtrie.

 

Dès ses débuts, l'Église a dû faire face à la magie et à la superstition. Les Papes, les Pères, les conciles et les théologiens ont donc beaucoup fait et écrit pour protéger la nouveauté du christianisme des formes archaïques du sacré, en particulier de la magie. La Renaissance a connu un fort retour des pratiques magiques et ésotériques à tous les niveaux. Avant la Réforme, des théologiens et des philosophes de premier plan (d'Érasme de Rotterdam à Boccella, Querini, Giustiniani, Fregoso) étaient intervenus pour dénoncer l'utilisation d'images du Christ, de la Vierge Marie et des saints pour diverses formes de rites magiques visant à obtenir la pluie, la fertilité ou à écarter la foudre ou les calamités. Ces pratiques magiques et idolâtres, déjà bien présentes au Moyen-Âge, se développent donc au XVIe siècle et risquent de devenir une véritable épidémie - comme les tarentelles avec Saint Paul.

Ici aussi, la Réforme protestante a été un événement traumatisant et décisif. Le processus interne de critique de la magie et de la superstition s'est sinon arrêté (la condamnation de l'astrologie s'est poursuivie, par exemple avec Sixte V), du moins s'est réduit et a ralenti. La critique de Luther et des réformateurs était en effet également centrée sur l'idolâtrie et le paganisme des pays catholiques, accusés de cultiver chez les "gens simples" le culte des fétiches (statues) et des images, dans une piété populaire assimilée à de la superstition. Cette grande attaque protestante généralisée contre le culte catholique a produit deux effets principaux dans le monde catholique : a) Une défense, par réaction, de la légitimité d'une grande partie de la piété et de la religiosité populaires métissées : seuls les graves excès étaient condamnés. b) Ceux qui critiquaient la piété populaire étaient suspectés d’hérésie. À tout cela s'ajoute un troisième élément, tout aussi décisif.
L'Église de la Contre-Réforme ne voulait pas perdre la relation ni le contrôle des "gens simples" laissés à la merci de leurs croyances. Avec le Concile de Trente, elle a fait son choix "pastoral", très différent de celui des protestants. Alors que le catéchisme de Luther s'adressait aux pères de famille, la réforme pastorale de l'Église post-tridentine était confiée aux nouveaux curés instruits (Paolo Segneri), formés dans les nouveaux séminaires et les nouveaux ordres religieux. Ces livres et ces documents s’adressaient à ces curés et à ces religieux qui, bien formés, devaient à leur tour enseigner les gens simples. La formation des formateurs fut le choix "politique" du Concile de Trente, une pastorale à plusieurs niveaux selon les publics concernés. Pour les "simples fidèles", on produisait des images, des comptines inoffensives et des litanies faciles à mémoriser en langue vernaculaire ou en dialecte (je me souviens encore de celles de ma grand-mère). On a formé les pasteurs, et délaissé le troupeau composé d’analphabètes, de petites gens, de pauvres, de femmes, d’ignorants, de villageois souvent mal éduqués, - la famille n'est même pas mentionnée dans les documents du Concile de Trente.

Ce choix a engendré un paternalisme inévitable dans le traitement des petites gens. Le paternalisme a toujours pour conséquence naturelle l'infantilisation des fidèles qui voient dans le clergé des pères dont ils sont les enfants, - et lorsque la merveilleuse réalité évangélique d'être "enfants de Dieu" nous transforme en « fils de curés », on perd facilement le sens de la différence entre la paternité humaine et la filiation divine. Dans ce contexte, le syncrétisme ou la superstition des pratiques dévotionnelles étaient considérées comme des "jeux d’enfants", puis tolérées comme des parents tolèrent les dialogues de leurs enfants avec des marionnettes. Les enfants s’amusaient à jouer à l'intérieur de la clôture d'une religion atrophiée, considérée comme inoffensive au regard du "salut" (la seule chose qui compte), théologiquement sans danger. On faisait également beaucoup de bonnes actions "pour" les pauvres, nous le verrons dans les prochains épisodes, mais rarement "avec" les pauvres (car pour faire des choses avec les pauvres, il faut d'abord les reconnaître en tant que personnes adultes). Mais à la différence des enfants, portés à accueillir les bienfaits de la vie, l'expérience religieuse des catholiques était dominée par l’idée que si Dieu n'intervient pas pour nous libérer de la maladie et de la pauvreté, c'est à cause de notre méchanceté. Voilà qui produisait le déferlement de vagues de culpabilité et de peur, qu’il fallait gérer en offrant nos douleurs à Dieu : avec cette oikonomia (façon de gérer), il devenait très difficile de se rappeler que Dieu était avant tout agapè et amour inconditionnel – et beaucoup l'oubliaient en effet.

Ainsi, tandis que les théologiens débattaient de la grâce et des cas de conscience, ce peuple enfant cultivait son innocente piété populaire, développait une "religion" de consommation et continuait à invoquer les anciens esprits dont ils n'avaient changé que les noms, parfois sans même changer le dais de la procession. Nous ne devrions pas, à ce stade, nous étonner que, dans un monde désenchanté, une fois disparue la capacité de la religion à satisfaire les goûts de ses consommateurs, nos pays catholiques, éduqués pendant des siècles dans une foi puérile envers des dieux d’emprunt, soient passés sans tarder des sanctuaires aux centres commerciaux, du mauvais œil aux cartes à gratter, de nos vénérables saints d’antan aux nouvelles "stars" du divertissement et des sectes à sensation.

Une dernière remarque. Ces gens "simples" ont parfois vécu des expériences spirituelles authentiques, parce que, grâce à Dieu, la voix libre de l'Esprit souffle où elle veut : l'Esprit est le "père des pauvres" et il les aime beaucoup. Mais l'histoire des pays catholiques aurait pu être différente, y compris sur le plan économique et politique, si, en formant les formateurs, on avait essayé de traiter les pauvres comme des adultes - parce que les pauvres ne sont pas des enfants, ils ne sont même pas si "simples" : seulement pauvres.

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ContrEconomie/7 - Nous devrions nous rappeler que Dieu est avant tout agapè et amour, jamais dans la logique du « Je donne pour que tu donnes » (do ut des)

par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 16/04/2023

« Le rapport entre la tarentelle et Saint Paul était extrêmement confus et contradictoire, où coexistaient un Saint Paul protecteur des danseurs de tarentelle (ils l’imploraient en vue d’une grâce), un Saint Paul qui déclenchait ces danses pour punir une faute, et un Saint Paul associé à la tarentelle, susceptible d’exorciser par la musique, la danse et les couleurs. »

Ernesto de Martino, La terre du remords

L'analyse des effets culturels et économiques de la Contre-Réforme se poursuit. Les graves effets de la version commerciale de la grâce dans le monde de la conception de la religion et de la vie civile.

Les religions sont le premier moyen par lequel les êtres humains ont cherché à vaincre la mort, elles constituent une grande entreprise en vue de rendre immortel ce qui ne l'est pas naturellement. Elles résultent donc du grand désir collectif de métamorphoser la mort en valeur. Le sacrifice est le moyen qui doit opérer cette merveilleuse alchimie. Ainsi, les plantes ou les animaux voués par nature à la mort, dès lors qu'ils sont, rituellement, sacrifiés, quittent l'ordre naturel mortel pour entrer dans l'ordre divin immortel - c'est le sens de l'étymologie du mot sacrifice : "rendre sacré". En tuant la vie sur l'autel par un geste contre nature, on la rend immortelle. C'est aussi l'explication des sacrifices humains archaïques : offerts aux dieux, ils mouraient par ce sacrifice contre la nature et ne mouraient donc plus dans la nature. Ainsi, « l'homme se constitue en pourvoyeur de mort au sein même de la mort naturelle. » (E. De Martino, Mort et pleur rituel p. 236).

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Les pauvres ne sont que pauvres

Les pauvres ne sont que pauvres

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ContrEconomie/6 - Malgré les erreurs, la fidélité à la Résurrection peut résister et demeurer parmi nous.

par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire 09/04/2023

« La piété est à la religion ce que la poésie est à la littérature : elle en est le sommet le plus élevé, [...] avec une différence, cependant : les poètes sont peu nombreux, alors qu’on peut tous être pieux »

Giuseppe de Luca, Introduction à l'histoire de la piété

L'époque de la Contre-Réforme est également un moment important pour la liturgie, qui devient un "spectacle" loin du peuple, ce qui influencera beaucoup la culture économique méridionale.

La résurrection est au centre de la foi chrétienne. Cependant, elle n'a pas toujours été au centre de la piété populaire catholique. L'histoire du christianisme a connu de nombreuses "éclipses de la Résurrection". Une éclipse particulièrement longue et décisive s'est produite à l'époque de la Contre-Réforme. Partons du constat suivant : le Moyen-Âge avait créé sa civilisation en distinguant la vie monastique de la vie civile. L'image d'un Moyen-Âge entièrement chrétien n'est vraie que si l'on considère les monastères et les abbayes et les parties du monde que les moines et les moniales avaient réussi à influencer. La culture chrétienne était essentiellement l'affaire des moines et de quelques élites urbaines. Mais la plupart des habitants des petites villes, des campagnes et des montagnes ne savaient pas grand-chose de la foi chrétienne. Les pratiques religieuses étaient essentiellement "païennes" - latines, celtiques, saxonnes, picènes... -, avec quelques influences chrétiennes qui se limitaient souvent à attribuer de nouveaux noms à d'anciens rites, esprits et divinités. De ce point de vue, au Moyen- Âge le christianisme n'était pas une culture de masse.

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Avec la Réforme, la distinction médiévale entre monastère et peuple disparaît également. Après Luther, les régions protestantes ont fermé les monastères et tenté de transformer le monastère en ville. L'ora et labora est sorti des abbayes pour devenir la loi éthique de toute la civilisation protestante, une sorte de liturgie séculière. Les moines d'hier devinrent les "travailleurs", le travail (labora) assimila la prière (ora). Dans le monde catholique aussi, on surmonta cette dichotomie médiévale. Avec la Contre-Réforme, le peuple fait l'expérience d'un protagonisme religieux nouveau et sans précédent. Mais ici, c'est la religion qui prend la place du travail : les "moines" d'hier deviennent des dévots, la piété envahit le travail. Ainsi, alors que l'Europe du Nord commence à inventer le capitalisme, dans le Sud catholique, le travail, grand héritage médiéval des artisans et des marchands, est au contraire absorbé par une dévotion qui façonne peu à peu toute la vie du peuple. La création d'une "Europe des dévots" (Louis Châtellier) fut un projet religieux et social voulu par le Concile de Trente, un projet très ambitieux. Les évêques et le pape ont pris conscience de l'état essentiellement païen d'une grande partie de la population "chrétienne". C'est ainsi que commença une nouvelle action populaire en Europe, et par la suite sur les continents. Un projet immense et impressionnant : la grande diffusion du catholicisme dans le monde moderne est le résultat de cette refondation populaire issue de la Contre-Réforme.

La stratégie première et fondamentale du projet tridentin fut de "baptiser" la religiosité métisse des campagnes et du peuple. L'Église catholique a fait à l'époque baroque quelque chose de semblable à ce que les chrétiens ont fait avec monde gréco-latin au cours des premiers siècles, en prenant une grande partie des pratiques religieuses existantes sur lesquelles ils édifièrent la nouvelle religion. De même, les nouveaux ordres, évêques et pasteurs formés dans les séminaires donnèrent un nouveau sens à tout le sacré qu'ils trouvaient. C'est ainsi qu'est née la culture baroque. Ce sont les siècles de l'explosion des images sacrées, des édicules aux carrefours, des saints patrons dans chaque village, dans tous les domaines et moments de la vie. C’est grâce à ce nouveau culte, enfin populaire, que la culture chrétienne est née - toute culture de masse naît d'un culte, y compris le culte capitaliste. La religion couvrait tout l'espace et le temps de la vie, la liturgie n'était plus l'apanage des seuls moines et devenait la vie du peuple. L'espace et le temps sont en effet marqués et enseignés comme espace et temps sacrés. Les lieux (urbains et ruraux) sont flanqués d’une infinité de symboles et le temps familial devint une forme simplifiée de la "liturgie des heures". Ce temps sacré franchit l'horizon humain en empiétant sur le culte du purgatoire et de ses "âmes", qui deviennent les habitants très familiers de ce nouveau monde.

Tout change. Avec l'Humanisme (du moins après Giotto) des scènes de la vie quotidienne décorent les églises, on peut y voir des femmes et des hommes des villes aux côtés du Christ et des saints. Avec l'art baroque, les thèmes représentés sont de plus en plus célestes (Marie glorifiée), et les églises regorgent de myriades d'anges. La terre promise devient l'autre vie, l'idéal de l'homme devient l'ange : « Et maintenant, regardez ceux qui sont sur l'échelle : ce sont des hommes avec un cœur d'ange, ou des anges avec un corps d'homme. » (François de Sales, Introduction à la vie dévote). À la fin du XVIIe siècle, dans son homélie pour un jour de Pâques, le grand prédicateur jésuite Paolo Segneri, célèbre pour ses dialogues avec des crânes, proclamait : « Mais qu’il souffre ce corps misérable, qu'on le mortifie, qu'on le détruise à l’aide de moyens encore plus féroces et béni soit-il ! Il faut que le blé fleurisse, et s'il ne pourrissait pas, il ne pourrait plus fleurir. » (Sermons de Carême du Père Paolo Segneri, 1835, p. 233) - et c'était le sermon de Pâques : je laisse au lecteur le soin d'imaginer celui du Vendredi saint !

Dans cette longue nuit obscure de la réalité proprement humaine et du corps, on assiste à l'exaltation de la mort, à l’apparition de mille confréries et sociétés de suffrage et la vénération des reliques explose naturellement. Certaines de ces pratiques existaient déjà au Moyen-Âge, mais désormais elles ne sont plus l'apanage des élites urbaines ou des nobles : la véritable piété populaire est née. La seule vie qui compte est celle de l’au-delà. Le culte des morts devient plus important que celui des vivants. La phrase bien connue de Luther sur le christianisme romain – « Une religion des vivants au service des morts » - devient réalité dans la civilisation baroque. C'est l'éclipse de la résurrection sur cette terre. La vie chrétienne est essentiellement construite autour de la douleur, interprétée et théorisée comme une "monnaie agréable à Dieu". Un "catholicisme du Vendredi saint" naît, parfois celui du samedi, sans jamais arriver au dimanche : un christianisme sans dimanche devient facilement inhumain et s’éloigne du Dieu biblique : au lieu de libérer les hommes, il les consomme, comme les idoles. Aucune religion ne peut être l'amie de Dieu si, pour élever Dieu, elle abaisse l'homme, si, pour augmenter l'amour envers Dieu, elle demande d'accroître la douleur humaine.

Il n'est donc pas étonnant qu'entre le XVIe et le XVIIe siècle, les Chemins de Croix se soient développés dans le monde catholique, et avec eux toute une prolifération d'images, de tableaux, de décors sacrés, de chapelles, de Monts de Piété. L'énergie vitale et spirituelle du peuple était ainsi orientée vers des pratiques dévotionnelles improductives, en partie inoffensives, en partie dispersives et toxiques, qui n'aidaient ni la religion ni la société, qui s'éloignaient de la bonne nouvelle de l'agapè du Nazaréen.

Nous trouvons ici un autre fait qui semble paradoxal, avec des conséquences intéressantes pour l'économie. Alors que la vie spirituelle des individus devient de plus en plus centrée sur les pénitences, sur la culture du péché, sur la douleur nécessaire pour mériter le purgatoire..., les liturgies collectives deviennent de plus en plus émotionnelles, peut-être une sorte de compensation inconsciente. Lorsque le pénitent, mortifié et oppressé par les cilices, les lanières et la terreur de la mort, arrivait à l'église ou participait à une procession, tous ses sens étaient stimulés et satisfaits : l'odorat (l'encens), le toucher (les statues caressées), l'ouïe (la musique et les chants), la vue (les tableaux, les reliques, les spectacles), le goût (le Pain eucharistique). Les processions (la Fête-Dieu), les pèlerinages, les messes, les chemins de Croix étaient des explosions sensorielles dans un monde dominé par la douleur et les ossements. Dans une théologie et une Église du Vendredi saint, les liturgies étaient plutôt des expériences corporelles agréables. Ce corps, méprisé et dévalorisé dans la théologie et les confessionnaux, était caressé par la liturgie. La chair châtiée en privé était (un peu) consolée en public.

Mais c'est précisément ici que se glisse une question aussi délicate que nécessaire. La liturgie, en particulier la Messe, prend de plus en plus pour les fidèles laïcs la forme d'un spectacle, où le prêtre, sacramentellement et spatialement séparé du peuple, "produit" un bien (l'Eucharistie) que les chrétiens "consomment" sans participer à sa production, sans l’engendrer activement. Les fidèles deviennent des consommateurs du bien liturgique, parce que telle était l'expérience concrète du peuple. Contrairement au monde protestant, où la Sainte Cène est engendrée par la communauté (et non par le ministre), la liturgie eucharistique de la Contre-Réforme a créé au fil du temps (comme un facteur parmi d'autres) une culture de la consommation, qui s'est naturellement étendue de la religion à la vie économique et civile, où le citoyen a tendance à attendre le "pain" d'en haut sans ressentir le besoin d’aucune participation (il suffit de penser à notre culture de l'impôt ou à celle de l’assistanat). En Italie nous avons renforcé notre tendance à rivaliser avec les autres par le biais des biens de consommation, et nous avons donc entretenu une culture du rang social, de la rivalité et de l'envie, qui aujourd'hui sont encore des maladies socio-économiques dans notre pays.

Nous n'avons donc pas été très surpris lorsque, avec quelques collègues (A. Smerilli, V. Pelligra, P. Santori), nous avons réalisé une étude empirique sur la manière dont les Pays protestants et les Pays catholiques avaient réagi pendant le confinement aux liturgies transmises en ligne (La pandémie gnostique, 2022). Notre étude a révélé un monde catholique moins préoccupé que le monde protestant par l'abandon de la messe en présentiel. Dans nos chromosomes religieux et sociaux, l'héritage de siècles de "messes spectacles" vécues comme des expériences de consommation est peut-être encore actif. De même qu'il n'est pas surprenant qu'aujourd'hui encore, les pays de tradition catholique dépassent de loin les pays de tradition protestante en termes de temps "consommé" devant la télévision (source : OfCom, Royaume-Uni).

Ce que je viens de dire n'est qu'une partie de l'histoire. L'autre partie nous montre que le peuple est plus important que les idéologies. Enfant, je me souviens d'une prière incompréhensible récitée lors de funérailles. À l’âge adulte, j'ai découvert qu'il s'agissait du célèbre Dies Irae : « Dies Irae, dies illa solvet saeculum in favilla... ». Dans ma région (Ascoli Piceno) le peuple l'avait transformé en : « Diasilla, Diasilla, secula in secula sfavilla : je t'en supplie Jésus, mon Jésus tout meurtri. » Mes aïeux ne comprenaient pas le latin ni la théologie, mais ils comprenaient très bien les "grandes douleurs" de Jésus et de Marie parce qu'elles étaient aussi les leurs. Ainsi, dans ce monde religieux marqué par une liturgie « spectaculaire », ils pleuraient vraiment devant les images, qui étaient couvertes de sang et de vraies larmes. Et qui sait ce qu'ils éprouvaient dans leur cœur lorsqu'ils touchaient les statues ou faisaient leur Chemin de Croix. Je pense qu'ils priaient différemment, qu'ils transformaient chaque jour le Dies Irae en : « Mon Jésus tout meurtri. »

C’est ce que nous rappelle également une splendide chanson sicilienne, où Marie, le matin de la passion, quitte la maison à la recherche de son fils. Elle rencontre un forgeron et engage avec lui un merveilleux dialogue :
« - Oh, cher maître, que faites-vous à cette heure ?
-"Je fabrique trois clous spécialement pour le Seigneur.
- Oh cher maître, ne les faites pas, à cette heure je vous paie la journée et la main d’œuvre.
- Oh chère Mère, je ne peux pas, sinon ils vont me mettre à la place de Jésus. » 
Dès que la Vierge entendit cette réponse, elle remua ciel et terre. 
Nous avons été sauvés des théologies partielles et erronées parce que des hommes - surtout des femmes - ont su faire dire à la religion ce qu'elle ne voulait ni ne savait dire, et ils ont mis le monde, la terre et la mer sens dessus dessous. Ainsi, avec leur amour empreint d’une douleur infinie, ils ont ressuscité mille fois leur religion et continuent à le faire. Joyeuses Pâques.

 

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ContrEconomie/6 - Malgré les erreurs, la fidélité à la Résurrection peut résister et demeurer parmi nous.

par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire 09/04/2023

« La piété est à la religion ce que la poésie est à la littérature : elle en est le sommet le plus élevé, [...] avec une différence, cependant : les poètes sont peu nombreux, alors qu’on peut tous être pieux »

Giuseppe de Luca, Introduction à l'histoire de la piété

L'époque de la Contre-Réforme est également un moment important pour la liturgie, qui devient un "spectacle" loin du peuple, ce qui influencera beaucoup la culture économique méridionale.

La résurrection est au centre de la foi chrétienne. Cependant, elle n'a pas toujours été au centre de la piété populaire catholique. L'histoire du christianisme a connu de nombreuses "éclipses de la Résurrection". Une éclipse particulièrement longue et décisive s'est produite à l'époque de la Contre-Réforme. Partons du constat suivant : le Moyen-Âge avait créé sa civilisation en distinguant la vie monastique de la vie civile. L'image d'un Moyen-Âge entièrement chrétien n'est vraie que si l'on considère les monastères et les abbayes et les parties du monde que les moines et les moniales avaient réussi à influencer. La culture chrétienne était essentiellement l'affaire des moines et de quelques élites urbaines. Mais la plupart des habitants des petites villes, des campagnes et des montagnes ne savaient pas grand-chose de la foi chrétienne. Les pratiques religieuses étaient essentiellement "païennes" - latines, celtiques, saxonnes, picènes... -, avec quelques influences chrétiennes qui se limitaient souvent à attribuer de nouveaux noms à d'anciens rites, esprits et divinités. De ce point de vue, au Moyen- Âge le christianisme n'était pas une culture de masse.

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La religion de la consommation, et au-delà

La religion de la consommation, et au-delà

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ContrEconomie/5 - L’époque de la société marchande devint progressivement celle de l’emploi stable

par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 02/04/2023

« On aura beau chercher, on ne trouvera jamais dans la Contre-Réforme d'autre idée que celle-ci : l'Église catholique est une institution très saine, qu'il faut donc préserver et renforcer. »

Benedetto Croce, Storia della età barocca in Italia

C'est précisément l'époque de la Contre-Réforme que nous devons commencer à examiner si nous voulons comprendre les différences entre le capitalisme nordique et protestant et le nôtre

Il est difficile de comprendre le capitalisme sans passer par la Réforme protestante et son "esprit", nous le savons. Qu'il faille aussi passer par la Contre-Réforme catholique, on le sait moins. Car les formes théologiques, sociales, éthiques et pastorales de la réponse catholique à la Réforme de Luther ont eu des effets très importants sur la manière de comprendre et de pratiquer l'entreprise en Italie et dans d'autres pays catholiques. Nous le verrons dans ces nouvelles pages.

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La Réforme de Luther a été la crise la plus grave et la plus importante de l'histoire de la chrétienté, et ses effets ont été beaucoup plus lourds et étendus que ceux du premier schisme entre l’occident et l’orient. L'Église de Rome voyait dans ce qui se passait en Allemagne la possibilité concrète de sa propre dissolution. Cette révolte ne relevait pas seulement de l'hérésie et du schisme : elle comportait une critique radicale de l’orientation que le christianisme avait prise dans l'Église romaine et italienne, qui, pour Luther, était gravement erronée, voire diabolique. Les papes et de nombreux évêques ont compris l'énorme importance théologique et éthique de cette crise allemande, et ils ont eu très peur. De cette peur est née une stratégie de défense radicale sur tous les fronts qui, il faut le dire, a été efficace, même si les coûts humains ont été très élevés. L'Inquisition, les Jésuites et les autres nouveaux ordres religieux, la confession privée, les livres mis à l’index, le retour vers le passé, le Concile de Trente, le renouvellement de la formation des prêtres et l'évangélisation des campagnes, ont été des moyens puissants de cette défense. Sur le plan théologique, Luther s'était attaqué à certains piliers de l'édifice ecclésial. La revendication du salut par la "grâce seule" et non par les œuvres sapait les fondements de toute la pratique et du commerce des indulgences, des pèlerinages et des jubilés, qui s'étaient développés à la fin du Moyen Âge et étaient également au cœur du fonctionnement politique et économique de la vie de l'Église romaine.

La Contre-Réforme est donc avant tout une réaction, et ce caractère réactionnaire conditionne toute sa théologie et sa pratique. Ainsi, alors que l'action réformatrice de Luther était centrée sur la conscience et son libre examen, l'action de la Contre-Réforme s'est centrée sur le rôle de l'autorité ecclésiastique et ses critères de vérité extérieurs à la personne, fondés sur des hiérarchies objectives de mérites et de fautes. Née de la nécessité première de réfuter les nouvelles doctrines hérétiques afin d'en bloquer la diffusion, l’époque de la Contre-Réforme a donné lieu à une extraordinaire production de casuistique des péchés, des interdits et des anathèmes, et donc à un système complexe d'identification des symptômes de l'erreur et de l'hérésie nichés dans l'âme humaine, parfois même à son insu. Le for externe était géré par l'Inquisition, le for interne par les confesseurs, deux fors complémentaires qui sont devenus les principaux instruments de cette catholicité.

Il y a aussi un aspect éthique qui continue d'apparaître paradoxal. S'il est vrai que la théologie de la Contre-Réforme a été une réaction à celle de la Réforme, on aurait attendu dans le monde catholique une réaction également à l'augustinisme radical de Luther (ancien moine augustinien) et à son pessimisme anthropologique, et donc une plus grande confiance dans les capacités morales des hommes, ne serait-ce que pour être cohérent avec Thomas d’Aquin, devenu entre-temps une référence absolue pour le catholicisme, qui, par rapport à Augustin, avait une vision plus positive de la nature humaine et de notre capacité à faire le bien en dépit du péché originel. Au contraire, lorsque nous lisons la théologie et la pratique de la Contre-Réforme, nous trouvons une exaspération de la culture de la culpabilité, une action pastorale basée sur la gestion des péchés à travers une grande diffusion dans les masses du sacrement de la confession privée des péchés dont on doit spécifier la nature et le nombre, ce qui les multiplie à l'infini. On remet aussi en valeur le Purgatoire, l’angoisse de l'Enfer, les danses macabres et les églises baroques remplies de crânes et de squelettes.

Si l'on feuillette ensuite les "Manuels du Confesseur" (j'en ai rassemblé plusieurs) qui ont commencé à se multiplier à partir du milieu du XVIe siècle (et qui ont survécu jusqu'à Vatican II), on est frappé par l’apparition d'une kyrielle de péchés devenue une véritable science à faire pâlir les recueils des canonistes romains et médiévaux. Guido De Ruggiero écrivait à ce sujet : « La moralité devient une question de subordination mécanique du cas particulier dans la catégorie appropriée, et le doute sur l'adéquation plus ou moins exacte de l'un à l'autre prend le nom de scrupule et forme une sorte de halo moral fictif autour de l'action simplement périphérique, privée de toute intimité... D'où la création de guides spécialisés, de directeurs et de confesseurs, capables d'orienter l'individu dans ce labyrinthe fantastique ». On développe « une exceptionnelle habileté légaliste pour adapter le cas à la loi et peut-être parfois la contourner. » Face à une Réforme qui niait toute direction spirituelle extrinsèque des consciences et concevait la pénitence (qui subsistait cependant chez Luther) comme un renouvellement total de la vie, « la mentalité casuistique de la Contre-Réforme réaffirma au contraire le caractère sacramentel de la confession », dont la pratique devint de plus en plus fréquente tout au long de l'année (De Ruggiero, Rinascimento, Riforma e Controriforma, Laterza, 1947, p 198-199).

La diffusion et l'intensification de la confession privée constituent donc une étape centrale. Un nouveau type de confesseur apparaît, créé par les nouveaux ordres religieux de la Contre-Réforme : ces confesseurs sont formés par des théologiens (surtout des Jésuites) et relèvent de la juridiction des évêques - auparavant, la confession était presque un monopole des moines et des frères franciscains et dominicains. Le confesseur devient le "médecin de l'âme" qui doit être capable de reconnaître la maladie morale au-delà de l'anamnèse toujours imparfaite du « patient-pénitent » : « Le diable emploie mille ruses pour augmenter la difficulté de la confession... Vous ouvrez donc la voie au pénitent de la manière suivante : "Vous avez entendu de mauvais propos et vous avez eu de mauvaises pensées, n'est-ce pas ? " S'il les nie, prenez ses dénégations pour des affirmations. Continuez et dites encore deux ou trois fois : "Vous vous êtes complu dans ces mauvaises pensées, n'est-ce pas ?" Même s'il répond non, continuez toujours... » (Abbé Gaume, Manuel des confesseurs, p. 49). Une grande attention est accordée au traitement des pécheurs récidivistes : « Comment absoudre un pénitent habitué à dire des gros mots six fois ou même plus de dix fois par jour ? S'il les a prononcés presque une fois par jour tous les huit jours et ... n'a pas rechuté plus de trois fois dans les huit jours ? etc. etc. » (Ibid, p. 269).

Ce qui est important pour nous, c'est la confession des commerçants et des différents types de travailleurs : « Si un commerçant vient, demandez-lui s'il vend plus cher en vendant à crédit, et si la marchandise à la minute peut se vendre plus cher... Si un tailleur vient, demandez-lui s'il a travaillé les jours fériés pour finir des vêtements sans raison extraordinaire, s'il a gardé les chutes de tissu, et si, en prenant les mesures des femmes il est tenté de pécher.... Si un barbier vient, enjoignez-lui de trouver une femme qui sache coiffer les cheveux, car les femmes ne vont jamais recourir à un homme pour se faire coiffer, etc. » (p. 160-161). Les curés devaient alors tenir les listes paroissiales de ceux qui n'allaient pas se confesser. A l’église, tout le monde voyait ceux qui sortaient du confessionnal sans communier, de sorte que le péché non absous sortait du for interne et devenait un fait public.

Il n'est donc pas difficile de comprendre que cet usage de la confession a nourri la tendance au développement d’une morale ambivalente, le recours systématique au mensonge. Les pénitents étaient fortement incités à ne pas dire la vérité à leur confesseur, notamment parce que le confessionnal était la dernière ramification de l'Inquisition : « Il m'a dit que lorsque vous vous présentez devant le confesseur, vous ne devez dire que ce que vous voulez qu'il sache et que vous devez attendre le Jubilé, car les péchés sont alors pardonnés. » (Donna Olimpia Campana, modenese, 1600, citée in A. Prosperi, Una rivoluzione passiva, p. 275)

Nous en arrivons enfin à l'économie. Le Concile de Trente, pour contenir les effets délétères de la liberté de conscience non régulée par les clercs, réitère avec force les anciens interdits économiques et financiers que la scolastique avait dépassés entre le XIIIe et le XVIe siècle. Les moralistes allaient débusquer l'usure dans ces contrats (lettres de change, commissions, assurances...) qui avaient été inventés par les marchands pour échapper à l'interdiction formelle de l'usure. Dans ces confessionnaux, plus de trois siècles de civilisation et de patrimoine économique et juridique sont partis en fumée ; l'Italie et les pays latins se sont retrouvés avec une éthique économique et-financière bien antérieure à celle des frères franciscains qui s'étaient évertués à dire que tous les prêts ne sont pas usuriers.

Cette prolifération de contrôles et cette casuistique des péchés ont produit des phénomènes tous plus pertinents les uns que les autres. Une distance et une méfiance réciproques se sont créées entre le monde des affaires et l'Église. Les marchands continuaient à faire des dons à l'Église, ils finançaient les processions et les fêtes patronales, ils se confessaient une fois par an en disant au prêtre ce qu'ils pouvaient dire. Ils restent dans le circuit de l'église, mais envoient leurs femmes et leurs filles aux offices (la "féminisation" de l'Église catholique est née). La double morale économique et civile est renforcée : il y a les choses que l'on peut dire à l'autorité, et d’autres qu’on ne peut dire à personne. L'idée se répand qu’il est impossible de respecter toutes les lois complexes et infinies de la vie économique et sociale, où seuls ceux qui disent une vérité partielle peuvent survivre, et où seuls les imbéciles disent toute la vérité – « Les impôts ? Je les paie, bien sûr, mais un peu : les payer tous est impossible », me disait il y a quelques jours un entrepreneur.

Les gens vivaient et travaillaient donc dans un état ordinaire d'imperfection, mais ce système religieux et social y contribuait lui-même. L'Église était consciente de l'impossibilité de mettre en œuvre ces mécanismes de contrôle individuels, en raison des défaillances tant du côté de l'offre (les prêtres n'étaient pas suffisamment préparés) que du côté de la demande (les fidèles). Aussi l'Église elle-même a-t-elle introduit ou repris les indulgences plénières ordinaires et extraordinaires, les jubilés, les années saintes, les pardons et les pèlerinages qui annulaient les péchés non confessés. Telle est la racine, très profonde, de la "culture" catholique des indulgences : des péchés et des mensonges privés, expiés publiquement par le biais d’instruments que l’institution, elle-même objet de transgression, avait conçus et voulus.

Enfin, un autre effet collatéral tout aussi grave fut le déclin du prestige des marchands, de l'ars mercatoria (l’art du commerce) qui avait fait la grandeur de l'Italie jusqu'à la Renaissance. Pourquoi devoir exercer un métier, déjà périlleux en soi, qui est passé au crible des moindres normes religieuses, qui jouit d'une réputation exécrable ("la bouse du diable"), qui oblige à mentir tous les jours, y compris à Dieu ? Il valait mieux s’engager dans les professions libérales (avocats, notaires), briguer la carrière militaire ou ecclésiastique, et surtout la fonction publique. Le sort des marchands catholiques, est comparable à celui des théologiens : pourquoi risquer le bûcher en étant théologien ? Mieux vaut se consacrer à la musique ou à l'art, ou à la science économique, comme l'a fait Antonio Genovesi, qui, condamné comme théologien, devint le premier économiste européen en 1754.

C'est ainsi que l’Italie des marchands, la "civil mercatura" (la société marchande), qui avait fait la beauté de nos communes et de nos villes, devint progressivement l'Italie des emplois sédentaires.

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ContrEconomie/5 - L’époque de la société marchande devint progressivement celle de l’emploi stable

par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 02/04/2023

« On aura beau chercher, on ne trouvera jamais dans la Contre-Réforme d'autre idée que celle-ci : l'Église catholique est une institution très saine, qu'il faut donc préserver et renforcer. »

Benedetto Croce, Storia della età barocca in Italia

C'est précisément l'époque de la Contre-Réforme que nous devons commencer à examiner si nous voulons comprendre les différences entre le capitalisme nordique et protestant et le nôtre

Il est difficile de comprendre le capitalisme sans passer par la Réforme protestante et son "esprit", nous le savons. Qu'il faille aussi passer par la Contre-Réforme catholique, on le sait moins. Car les formes théologiques, sociales, éthiques et pastorales de la réponse catholique à la Réforme de Luther ont eu des effets très importants sur la manière de comprendre et de pratiquer l'entreprise en Italie et dans d'autres pays catholiques. Nous le verrons dans ces nouvelles pages.

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La pensée catholique et la culture marchande

La pensée catholique et la culture marchande

ContrEconomie/5 - L’époque de la société marchande devint progressivement celle de l’emploi stable par Luigino Bruni Publié dans Avvenire le 02/04/2023 « On aura beau chercher, on ne trouvera jamais dans la Contre-Réforme d'autre idée que celle-ci : l'Église catholique est une institution très sa...
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ContrEconomie/4 - La biodiversité est aussi une loi fondamentale dans les affaires et le conseil

par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire  26/03/2023

« Personne ne libère personne, personne ne se libère lui-même : les hommes se libèrent en communion. »

Paulo Freire, Pédagogie des opprimés

De la génétique, on peut tirer des leçons précieuses pour la vie de nos organisations et de nos communautés (même celles qui ont une motivation idéale) et apprendre comment résoudre véritablement les conflits.

La biodiversité est une loi essentielle de la vie, et donc aussi de la vie économique, de l'entreprise, du conseil. Fondamentale dans tous les domaines, la biodiversité devient véritablement décisive lorsque nous entrons dans le monde des Organisations à Motivation Idéale (OMI), c'est-à-dire les réalités nées de nos plus grandes passions, celles qui structurent nos rêves collectifs. Celles-ci ressemblent à bien des égards à toutes les autres réalités humaines, mais par d'autres aspects fondamentaux, elles sont différentes, parfois très différentes.

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Un préliminaire. La science a découvert que l'espèce humaine partage la quasi-totalité de son matériel génétique (environ 98 %) avec d'autres primates supérieurs, mais que le nôtre est organisé différemment. L'organisation dépend des gènes et de leur structuration, des mutations, des "réarrangements" chromosomiques. De ce point de vue, nous sommes presque les mêmes que les chimpanzés, mais c'est dans ce "presque" que se trouvent beaucoup de choses essentielles pour comprendre ce qu'est réellement l'homo sapiens, pour comprendre donc la culture, le langage, les relations, la conscience, les idéologies, la foi. Les 1 ou 2 % de ces phénomènes sont des nombres énormes, presque infinis. Car la biodiversité inter-espèces et intra-espèces dépend avant tout de la façon dont les mêmes lettres de l'alphabet (c'est-à-dire l'ADN) se combinent en mots (les gènes) qui, avec les espaces vides entre un mot et un autre, deviennent des phrases (les chromosomes) avec lesquelles le discours de chaque être vivant individuel est composé, dans une évolution continue. L'épigénétique nous apprend donc que de nombreux changements chez les êtres vivants sont dus à l'interaction du génome avec l'environnement, qui provoque une expression différente des gènes de l'organisme sans modifier les séquences d'ADN – il se peut que Lamarck, avec son "cou de girafe" avait plus raison que ne le pensaient mes professeurs de sciences.

En utilisant cette puissante métaphore génétique (à prendre donc comme telle), les nombreuses organisations humaines partagent aussi la quasi-totalité de leur ADN. Toutefois, si les personnes qui étudient les organisations se limitaient à analyser la séquence génétique organisationnelle, elles arriveraient à la conclusion que les organisations humaines sont (presque) toutes identiques. Mais, même dans ce cas, les différences qui importent vraiment ne se trouvent pas tant dans la séquence ADN - c'est-à-dire dans les organigrammes, les diagrammes de flux, les descriptions de postes, la gouvernance formelle, la subdivision en unités, bureaux, tâches. Parce que, vues sous cet angle "génétique", les organisations sont vraiment trop semblables, nous ne voyons pas la vie, mais seulement ses traces, nous ne saisissons pas les diversités que nous devrions au contraire percevoir - nous sommes bien plus complexes que notre code et notre programme génétiques.

Tout cela est vrai pour chaque réalité humaine individuelle et collective, mais c'est décisif pour les institutions qui ont des siècles d'histoire, qui sont nées de fondateurs dépositaires d'un charisme, d'idéaux, de motivations différentes de celles du business habituel. On comprend alors que la première erreur à éviter lorsqu'un consultant aborde ces réalités, toutes semblables et toutes différentes, est évidente : ne pas s'arrêter à la seule analyse de l'ADN, même si l'on dispose des outils et des techniques les plus avancés, si l'on ne veut pas confondre les humains et les macaques. Quand on entre dans le monde des OMI, la biodiversité augmente fortement : ils ont une histoire généralement longue (la durée des processus augmente les variantes), ils ont à faire avec un charisme unique et non reproductible, ils ont subi de nombreuses "réplications" et "mutations" dans le temps et dans l'espace. Les bons processus d'accompagnement et d'aide sont donc longs, difficiles et délicats, et supposent quelques étapes nécessaires.

La première : l'auscultation. La subsidiarité organisationnelle, toujours indispensable, est ici vitale. Une auscultation profonde des problèmes, des projets et des rêves est nécessaire pour tenter de découvrir la solution qui est presque toujours déjà inscrite dans cette histoire et dans ces personnes. Il faut donc se méfier des cabinets de conseil qui entament cette première phase - la plus délicate - en envoyant quelques nouvelles recrues armées de questionnaires et de modèles abstraits, qui devraient parvenir à un diagnostic des problèmes critiques en une semaine ou deux. Ici, la règle d'or générale - pour comprendre un problème, il faut écouter toutes les personnes impliquées – C’est une phase essentielle lorsqu’il s’agit d’une OMI. La logique biblique du "dernier" est la seule bonne. Dans la Bible, les solutions à de nombreux épisodes cruciaux de l'histoire du salut viennent en fait de ceux et celles qui sont "exclus" des organigrammes, des séquences formelles des "génomes" communautaires. Le prophète Samuel va chercher David et le trouve dans les champs, en dehors du cercle des frères sélectionnés par son père ; Jacob et Abel étaient des cadets et dans la ligne de transmission de la promesse qui va d'Adam à Marie, nous trouvons l'adultère et l'inceste, et donc des fils - des enfants héritiers nés là où ils n'auraient pas dû naître. En général, le salut ne vient pas des grands et des puissants, mais du "petit reste". Suivre cette logique, c'est donc prendre très au sérieux la parole des "petits", consacrer du temps aux informations qui viennent des périphéries de l'organisation (concierges, agents d'entretien, messagers...). Il faut aussi s'inspirer de la règle de saint Benoît : « Nous avons dit de consulter toute la communauté, car c'est souvent aux plus jeunes que le Seigneur révèle la meilleure solution. » (chapitre III).

Deuxième phase : les mutations. Les différences les plus importantes entre les organismes sont souvent dues à des mutations générées par des erreurs dans la réplication des séquences génétiques. Si ceux qui se penchent sur une communauté ont une idée de la "santé" ou de la normalité, ils traitent les mutations comme des erreurs à corriger pour s'aligner sur le modèle abstrait et finissent inévitablement par confondre santé et maladie, parce que dans ces "erreurs de réplication" peuvent se cacher les mots de ce charisme, de cette histoire, de ces personnes aux "vocations" différentes. Cela ne veut pas dire que dans les communautés OMI et charismatiques, chaque erreur-mutation est toujours positive du point de vue de l'évolution. Les récessions existent aussi, et parfois elles sont graves, mais il faut savoir les identifier et ne pas considérer comme pathologique toute variation par rapport au paradigme dominant. Notamment parce qu'il ne faut pas oublier une caractéristique décisive de la culture managériale généralement induite par le consulting à grande échelle: l'isomorphisme, c'est-à-dire le nivellement de la diversité et la standardisation des formes d'organisation. Et comme c'est le cas chaque fois qu'un paradigme dominant est établi, les dissonances par rapport à ce paradigme sont appelées "anomalies" et donc évincées - jusqu'à ce que les anomalies deviennent trop nombreuses et que le paradigme entre en crise (T. Kuhn). Les méthodes et protocoles de conseil peuvent facilement devenir un lit de Procuste qui coupe tous les "pieds" qui ne correspondent pas aux mesures fixes établies par le paradigme. Et généralement, dans de telles opérations, ce qui est amputé c'est précisément ces 1 ou 2 pour cent de diversité, où se concentrent presque toujours l'héritage idéal, les mots différents, les choix prophétiques d'hier et parfois ceux d'aujourd'hui. Les adorateurs du paradigme aiment les moyennes et les médianes, et craignent les pics et les extrêmes, qui sont au contraire essentiels dans les charismes et les idéaux.

Troisième phase : les vides. Dans la construction des phrases, ce ne sont pas seulement les lettres qui comptent, ni même chaque mot, ni seulement les verbes. Comme dans les séquences d'ADN des cellules, dans les génomes des organisations et des communautés, les vides comptent également, l’oubli des tirets, les espaces entre une lettre et une autre. Dans les histoires et réalités idéales et spirituelles, les non-choix, les non-dits, les omissions sont essentiels. Les phrases les plus importantes doivent être lues à partir de ces manques. Comme il arrive dans nos relations importantes où les mots vraiment décisifs sont presque toujours ceux que nous ne nous sommes pas dits, comme dans les poèmes qui ne peuvent être écrits ou compris sans silences, comme dans la musique qui n'existe pas sans pauses, ainsi les plus beaux passages de nos discours communautaires sont ceux qui sont interrompus par des boules dans la gorge, par des langues qui fourchent pour ne pas dire ce que nous aurions voulu dire, parfois que nous aurions dû dire. Ces omissions, décisives, ne sont pas facilement repérables par les analystes de l'ADN, elles ne figurent pas sur le papier. Et c'est ainsi qu'un "mais non" devient une "main", que par la dent se transforme en perdant, qu'un choix fait par mission devient une permission. Les discours se retournent, on perd le fil des phrases et de la vie.

Quatrième étape : la profusion est une autre loi de la vie. Le semeur de l'Évangile sème à tous vents, même dans des endroits douteux, dans les épines et les pierres, parce qu'il tient à ce qu'une partie de cette semence atteigne la bonne terre, et il est parfois surpris de voir que la semence germe même au milieu des épines. De nombreuses démarches de conseil visent la plus grande efficacité, la rationalisation des processus, l'optimisation des procédures. Des opérations qui sont bonnes à 98 %, mais qui tombent souvent dans le piège des 2 %. Car certains des secrets et des mystères des OMI peuvent être compris si nous abandonnons la logique de l'efficacité pour embrasser celle de la gratuité, si nous sommes capables de perdre du temps dans des relations improductives mais nécessaires pour ne pas perdre notre âme, si nous investissons de l'énergie dans des endroits dont nous savons qu'ils ne produiront jamais ; et puis, parfois, peut-être, voir revenir ce pain gaspillé : « Risque ta fortune sur les mers : après de longs jours, tu la retrouveras. » (Qohèleth 11, 1). L'idéologie de l’efficacité, peut faire mourir, n'importe où ; les réalités nées de nos idéaux les plus élevés, elle ne les tue pas immédiatement, elle en modifie l'organisation jour après jour et les fait devenir autres.

Enfin, la dernière phase : le corps à corps. Lorsque, subsidiairement, une OMI demande une aide psychologique, elle doit craindre plus que tout l'externalisation de la gestion des relations et des émotions. Les communautés spirituelles et idéales sont faites de relations. Même lorsqu'elles s'occupent d'éducation ou de santé, elles restent une affaire relationnelle, et rien ne fonctionne comme il se doit si les relations ne sont pas entretenues. Si je suis en conflit profond avec l'un de mes responsables, il peut me faire parler avec deux ou cinq conseillers différents, et parfois cela peut même s'avérer utile. Mais tôt ou tard, je dois parler avec lui, avec elle, et si ce moment n'arrive jamais parce qu'il est protégé par les nombreux conseillers, le conflit ne disparaît pas, il est seulement reporté de quelques mois ou semaines, et il s'aggrave - les bons conseillers peuvent entendre mes pleurs et mes cris, mais je ne sors pas de mon trou et lui du sien avant d'avoir pleuré et hurlé devant lui et avec lui, parce que c'est la relation avec lui qui me blesse.

Les conseillers sont, en fin de compte, des médiateurs. Ceux-ci se répartissent en deux grandes familles : celle des médiateurs qui se tiennent entre les parties, les éloignent pour qu'elles ne se touchent pas et ne se blessent pas ; et celle des médiateurs qui, au contraire, rapprochent les parties éloignées et finissent par disparaître pour qu'elles se touchent (l'icône de ces médiateurs est le Crucifié). Dans la vie sociale et économique, ces deux formes de médiation sont nécessaires, mais les OMI s'éteignent si la seconde fait défaut. Car dans ces organisations diverses, personne ne peut ni ne doit éviter le corps à corps. Sans quoi, on gagne peut-être en temps et en efficacité, mais on appauvrit gravement ce capital spirituel indispensable pour vivre et grandir. Nous perdons progressivement le "petit reste" de la différence et nous nous retrouvons un jour dans la même terrible mutation que Gregor Samsa, le protagoniste de La Métamorphose de Kafka.

Cette (passionnante) première partie de ContrEconomie s'achève ici. Dès dimanche prochain, nous commencerons à examiner l'époque de la "Contre-Réforme catholique", à la recherche d'autres racines de l'esprit de l'économie de notre Pays et de l'Europe.

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Ce sont ces deux pour cent qui comptent

Ce sont ces deux pour cent qui comptent

ContrEconomie/4 - La biodiversité est aussi une loi fondamentale dans les affaires et le conseil par Luigino Bruni Publié dans Avvenire  26/03/2023 « Personne ne libère personne, personne ne se libère lui-même : les hommes se libèrent en communion. » Paulo Freire, Pédagogie des opprimés De la g...
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ContrEconomie/3 - La dernière tentative du marché pour résister aux vaines futilités

par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 19/03/2023

« Ce qui m'effraie avant tout, c'est la souffrance qui avance dans le monde comme un rouleau compresseur. Je me soucie peu de la culpabilité, peu de la justice, peu de la vérité, peu de la beauté : je me soucie de la souffrance. »

Sergio Quinzio, Une tentative pour combler l'abîme

Un bon consultant se retire à la fin de sa prestation, cela fait partie de son art. Le Livre de Daniel contient de précieuses indications sur la manière d'interpréter les visions des autres sans en devenir le maître.

Les crises environnementales, financières et militaires de ce début de millénaire risquent de nous faire sous-estimer ou oublier une triple crise non moins grave : celle de la foi, celle des grands récits et celle des générations. Un monde qui n'attend plus le paradis, sans récits collectifs et sans enfants, ne trouve plus suffisamment de sens à la vie et donc au travail. Pourquoi travailler si je n'espère plus de terre promise (au-dessus ou au-dessous du ciel), si je n'ai personne qui attend de mon travail un présent et un avenir meilleur ? Le monde du travail n'a jamais créé ni épuisé le sens du travail. Hier c'était la famille, les idéologies, la religion qui donnaient au travail son premier sens. L'usine, les champs ou le bureau ont renforcé ce sens, mais il est né à l'extérieur. Le travail est grand, mais pour être vu dans sa grandeur, il doit être regardé de l'extérieur, d'une porte qui s'ouvre sur l'extérieur ; sans ce grand espace, la salle de travail est trop exiguë, son toit trop bas pour que cet animal malade d’infini qu'est l'homo sapiens puisse y rester longtemps sans s'asphyxier.

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Notre Constitution est fondée sur le travail parce que le travail a été fondé sur autre chose. L'économie enregistre un malaise croissant du travail : mais quand comprendrons-nous que ce malaise du travail est avant tout un malaise existentiel généré par cette triple pénurie ? « Où est passé Dieu ?  Nous l'avons tué, vous et moi ! Nous sommes tous ses assassins ! Ne sommes-nous pas en train d’errer-dans un néant infini ? » (Le Gai Savoir de F. Nietzsche). Cet homme dément crie la mort de Dieu sur la "place du marché", car « c'est là que se réunissaient beaucoup de ceux qui ne croyaient pas en Dieu. » Sur la place du marché, le crieur annonçant la mort de Dieu « suscita de grands rires. » (Le Gai Savoir, 125). Les marchands riaient, peut-être parce qu'ils espéraient que le "surhomme" nécessaire pour vivre dans un monde sans Dieu serait l'homo economicus, grâce à sa nouvelle religion capitaliste. Mais les marchands qui riaient hier se rendent compte aujourd'hui que ce néant infini est en train de dévorer l'économie elle-même. Le consulting est la dernière tentative du marché pour résister au vent de la vanité. Car sur la ligne d'horizon du pays sans dieux, aucun surhomme n'est apparu, mais un homme de plus en plus fragile et solitaire. Une souffrance cachée par le masque divertissant de l'hédonisme.

Nous avions quitté les consultants avec notre réflexion sur la subsidiarité. Il manque encore une dernière étape : un bon conseiller, respectueux de la subsidiarité, doit savoir partir au bon moment. Une fois son travail terminé, il doit savoir se retirer, disparaître, quitter le processus pour ne pas transformer le lien en dépendance, et favoriser ainsi l'autonomie de ceux qu'il a aidés. Mais comme il y a aussi une dimension de conflit d'intérêt potentiel dans le consulting (l'aidant fait aussi du chiffre d'affaires), son retrait n'est jamais simple, ni garanti. Ainsi, parfois, la relation d'aide dure trop longtemps et se pervertit. Souvent le "client" qui, au cours du processus d'accompagnement, a progressivement développé une relation de dépendance à l'égard des personnes qui l'ont aidé souhaite l’abréger. Tout l'art du conseiller (qui s'occupe des personnes et des relations) et de l'accompagnateur réside alors dans leur capacité à disparaître, à lâcher prise. Se rendre de moins en moins nécessaires au fil du temps, jusqu'à devenir inutiles - l'inutilité ultime devrait être son objectif explicite, c'est là que réside son excellence. Lorsque, en revanche, le temps qui passe accroît le besoin du conseiller, ce dernier échoue et le risque de manipulation devient grand : le conseiller, qui était une aide au discernement, devient celui qui décide et qui gouverne : il était entré pour servir, il finit par commander.

Une autre dimension essentielle d'un bon conseil et d'un bon accompagnement organisationnel nous est suggérée par la Bible, dans le Livre du prophète Daniel, le grand rêveur et interprète des rêves. Dans le monde antique, les interprètes de rêves exerçaient une profession aux confins de l'art et de la science, recherchée principalement par les puissants. Ils étaient considérés comme ceux qui mettaient de l'ordre dans un monde inconnu et menaçant. Un jour, Daniel fait un rêve "difficile", celui du mystérieux "fils de l'homme", un personnage cher à Jésus (Daniel 7, 13-14). Dans un rêve, il a une vision - notez que le mot vision, est l’un des plus prisés en matière de conseil. Mais cette fois-ci Daniel ne peut pas en comprendre le sens ; il est agité, troublé, et demande donc l'aide d'un ange-interprète : « Moi, Daniel, j’avais l’esprit angoissé, car les visions que j’avais me bouleversaient. Je m’approchai de l’un de ceux qui entouraient le Trône, et je l’interrogeai sur la vérité de tout cela. Il me répondit et me révéla l’interprétation » (7, 15-16). Tout en étant l’interprète de ses propres rêves et de ceux des autres, Daniel a maintenant besoin d'un tiers, d'un autre interprète - la même situation se répétera au chapitre suivant (8).

La nécessité d'un "interprète pour l'interprète" nous dit quelque chose d'important. L'interprétation des rêves est de nature relationnelle et ternaire. Une bonne relation d'accompagnement, en effet, de binaire (A-B) doit devenir ternaire (A-B-C), car l'ouverture de la relation à un tiers (C) évite à l'interprète de devenir le maître des rêves qu'il interprète. Ce tiers offre à l’interprète la possibilité d’être chaste. Mais pour que cette ouverture soit activée, il faut que l'interprète soit troublé, qu'il ressente son insuffisance face au rêve. Le plus grand danger est l'absence de cette conscience du besoin, lorsque le conseiller ne ressent jamais ou plus le besoin de demander l'aide d'un "ange" extérieur. Un bon conseil subsidiaire éclairé suppose donc une relation ouverte à un tiers. C'est le fondement biblique de la supervision, qui est aujourd'hui obligatoire dans de nombreuses formes de consulting - mais pas dans toutes. Lorsque l'interprète n'a pas à son tour un autre interprète, la relation tend à s’enfermer dans une relation à deux, toujours dangereuse mais très conséquente lorsqu’il s’agit de rêves ou de visions difficiles, qui reste repliée sur elle-même parce que les " deux " ne sont pas devenus " trois ".

Le Livre de Daniel, grand manuel pour les rêveurs et les interprètes, contient un autre épisode particulièrement intéressant. Au début de l'histoire, le roi Nabuchodonosor fait un rêve mystérieux. Il en sort tellement agité « qu'il ne pouvait plus dormir. » (2, 1) car il n'arrivait pas à l'interpréter. Il convoque alors tous les devins et les mages du royaume, mais aucun n'y parvient. En raison aussi d'un détail curieux et décisif : le roi ne dit pas aux interprètes le rêve à interpréter, il leur demande de le raconter. Pourquoi ? Il ne l'avait pas oublié. La raison est autre. Si le roi avait révélé son rêve, la culture babylonienne possédait des manuels sophistiqués qui décomposaient les rêves en leurs éléments essentiels et fournissait ainsi toujours une réponse. Le rêve serait expliqué par la technique ; le roi voulait quelque chose de plus, il sentait que la technique seule ne suffisait pas pour ce rêve différent et spécial. Le roi craint donc que son rêve ne soit manipulé par les techniciens, qui exercent un grand pouvoir de séduction sur les souverains - tous les interprètes sont fascinants car ils sont dépositaires d'un savoir mystérieux. Il veut donc avoir la garantie que son interprète est honnête, et dans ce monde, être honnête signifiait être un messager de Dieu : être prophète, c'est-à-dire quelqu'un qui est mû par la gratuité, par sa vocation et pas seulement par le profit et le pouvoir. Daniel, un vrai prophète, arrive enfin et « le mystère fut révélé à Daniel dans une vision nocturne. » (2, 19).

Pour la plupart des accompagnements ordinaires, les techniques suffisent. Il y a cependant des discernements qui ont besoin de la technique mais aussi de la vocation pour être "délés". Dans ces cas, rares mais décisifs, il ne suffit pas d'interpréter la vision racontée : il faut la deviner avant que l'autre ne nous la raconte. Ici, le tiers nécessaire devient le rêve lui-même. Ceci est pertinent dans les situations très complexes et délicates où l'existence même de l'institution ou de la communauté est en jeu. Dans ce cas, le conseiller doit faire preuve d’une prodigalité sans commune mesure, ne pas compter son temps, ses ressources ni son énergie, affronter le risque d'échec, faire des choix qui ne peuvent pas être justifiés uniquement par les termes du contrat et les honoraires, une générosité qui va au-delà des gentillesses ordinaires. On se rend vite compte qu'il faudra faire beaucoup plus pour tenter de résoudre l'affaire que ce qui se fait habituellement. On peut décider de partir plus tôt ou de ne pas commencer ; mais on peut aussi décider de rester, et en restant, on révèle sa vocation, on se dit qu'on a un honneur plus grand que les honoraires, qu'on se soucie de notre manière d’être au monde et pas seulement d'être sur le marché. Ces choix échappent presque toujours aux "clients", mais demeurent inscrits au plus profond de nous. Parfois, cependant, quelqu'un s'en aperçoit, et notre écoute attentive, lente, sans précipitation, fait comprendre à l'autre que nous ne travaillons pas seulement avec la technique. La téchne rejoint la psyché, la compétence rejoint l'âme. Et quand l'autre comprend que nous travaillons aussi par vocation, une autre qualité de confiance naît en lui et il nous laisse entrer dans les chambres secrètes de ses rêves, où se trouve souvent la clé de la solution de son discernement. Aux techniciens, on dit quelque chose, à l'âme, on dit beaucoup, à l'âme associée à la technique, on peut tout dire.

Mais il y a quelque chose de plus. Ce dialogue entre Daniel et l'ange-interprète a lieu pendant la vision. L'exégète du rêve se trouve dans le rêve lui-même. Pour de nombreuses visions, il est possible, et peut-être bon, que l'interprète soit à l'extérieur de notre rêve, parce que la distance thérapeutique est souvent importante - il est parfois bon que l'exégète soit "éveillé" pendant que nous rêvons. Mais pour d'autres rêves, l'interprète doit être à l'intérieur de notre propre rêve, l'ange doit être quelqu'un qui nous connaît intimement parce qu'il est à l'intérieur de la même expérience, c’est un personnage de cette vision partagée. Parfois, nous ne pouvons pas déchiffrer nos problèmes parce que l'interprète est trop proche ; à d’autres moments, souvent cruciaux, l'explication de notre vision se trouve à l'intérieur, mais nous la cherchons trop loin. Lorsque nous passons des entreprises à but lucratif à l'économie civile, voire aux communautés religieuses, pour comprendre certaines "visions", celles qui ne nous laissent pas dormir pendant de nombreuses nuits et de nombreuses années, l'interprète doit être à l'intérieur. Ici, la seule bonne distance thérapeutique est la distance zéro. Ces interprètes connaissent la vision avant que nous ne leur en parlions, parce qu'elle est aussi la leur.

Le conseiller qui aborde les Organisations à Motivation Idéale de l'extérieur, qui n'appartient généralement pas à leur rêve charismatique, doit être bien conscient qu'il est un "ange" extérieur. Il doit donc passer beaucoup de temps et d'énergie à essayer de rêver les yeux ouverts, à essayer d'entrer dans cette vision nocturne sans y être. Puis, après un long moment et un doux silence, il prononcera quelques mots, les mots d’un ange conscient de ne pas l’être. En se souvenant et se rappelant chaque jour, jusqu'à la fin, qu'il n'est pas l'interprète dont elles auraient vraiment besoin. C'est de la conscience de cette fragilité que peut naître son utilité.

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ContrEconomie/3 - La dernière tentative du marché pour résister aux vaines futilités

par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 19/03/2023

« Ce qui m'effraie avant tout, c'est la souffrance qui avance dans le monde comme un rouleau compresseur. Je me soucie peu de la culpabilité, peu de la justice, peu de la vérité, peu de la beauté : je me soucie de la souffrance. »

Sergio Quinzio, Une tentative pour combler l'abîme

Un bon consultant se retire à la fin de sa prestation, cela fait partie de son art. Le Livre de Daniel contient de précieuses indications sur la manière d'interpréter les visions des autres sans en devenir le maître.

Les crises environnementales, financières et militaires de ce début de millénaire risquent de nous faire sous-estimer ou oublier une triple crise non moins grave : celle de la foi, celle des grands récits et celle des générations. Un monde qui n'attend plus le paradis, sans récits collectifs et sans enfants, ne trouve plus suffisamment de sens à la vie et donc au travail. Pourquoi travailler si je n'espère plus de terre promise (au-dessus ou au-dessous du ciel), si je n'ai personne qui attend de mon travail un présent et un avenir meilleur ? Le monde du travail n'a jamais créé ni épuisé le sens du travail. Hier c'était la famille, les idéologies, la religion qui donnaient au travail son premier sens. L'usine, les champs ou le bureau ont renforcé ce sens, mais il est né à l'extérieur. Le travail est grand, mais pour être vu dans sa grandeur, il doit être regardé de l'extérieur, d'une porte qui s'ouvre sur l'extérieur ; sans ce grand espace, la salle de travail est trop exiguë, son toit trop bas pour que cet animal malade d’infini qu'est l'homo sapiens puisse y rester longtemps sans s'asphyxier.

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La chasteté du conseil

La chasteté du conseil

ContrEconomie/3 - La dernière tentative du marché pour résister aux vaines futilités par Luigino Bruni Publié dans Avvenire le 19/03/2023 « Ce qui m'effraie avant tout, c'est la souffrance qui avance dans le monde comme un rouleau compresseur. Je me soucie peu de la culpabilité, peu de la justice...
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ContrEconomie/2 - Dans l'Évangile et non dans les écoles de commerce, on nous apprend à multiplier les pains et les poissons.

par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 12/03/2023

« Dieu est le Dieu du silence, parce que seul le silence de Dieu est la condition du risque et de la liberté. »

Andrè Neher, L'exil de la parole

Ce principe sous-tend et rappelle la loi de nombreuses relations humaines, y compris les relations d'affaires et l'art de conseiller, qui ne devraient intervenir qu'au terme d'un long processus, d’écoute.

Certaines erreurs graves dans les relations entre les entreprises et leurs consultants ont trait à la subsidiarité, un mot absent des cours de formation des managers dans les écoles de commerce et généralement très éloigné de la théorie et de la pratique des différentes formes de conseil. La subsidiarité est un mot que l'on retrouve dans toute bonne communauté et société. Il s'agit essentiellement d'une indication de l'ordre et des priorités d'action lorsque plusieurs interventions sont nécessaires pour traiter un problème et que les acteurs se trouvent à différentes distances du problème à résoudre. La recommandation du principe de subsidiarité est en fait simple : le premier à agir et à être entendu est celui qui est le plus proche du problème, et tous les autres acteurs ne doivent intervenir qu'ensuite pour aider (subsidiairement) celui qui est le plus proche de la situation à gérer. Les applications les plus connues du principe de subsidiarité sont ses applications politiques (verticales et horizontales), tellement connues qu'on finit par oublier que la subsidiarité a un champ d'application beaucoup plus large.

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L'origine de la subsidiarité se trouve dans la pensée d'Aristote puis de Saint Thomas d'Aquin. Mais elle se trouve déjà dans la Bible, où le premier à l'appliquer est Dieu lui-même dans ses relations avec les hommes et les femmes. En effet, il ne se substitue pas à leur responsabilité, mais il les "aide" (subsidia) à accomplir leur vocation, puis il s'efface, se tait, se retire (tzimtzum), sort de la scène - c'est aussi le sens du "septième jour" de la création et du shabbat (Genèse 2, 2). Il est le Dieu de la "deuxième ligne", du "dernier recours", qui n'intervient qu'après que nous ayons fait notre part pour résoudre nos problèmes. À tel point que dans certains livres bibliques (celui d’Esther, du Cantique des cantiques, de Ruth, du Qohèleth) l'action directe de Dieu est presque absente, pour laisser place à celle des hommes et plus encore à celle des femmes. Dans la subsidiarité, en effet, il y a quelque chose de féminin. Le Dieu de la Bible nous accompagne sans prendre notre place, parce que, contrairement aux idoles, il n'abuse pas de son pouvoir, il l'utilise de manière subsidiaire.

Dans la Bible, nous trouvons donc aussi des épisodes où la subsidiarité est explicite. L'un d'eux concerne la construction du temple de Salomon. À un moment donné, la responsabilité des travaux passe des prêtres aux ouvriers, « aux maçons, aux tailleurs de pierre », et « l'argent fut remis entre les mains de ceux qui réalisaient l'ouvrage. » (2 Rois 12, 12-13). La gestion du processus de production est ainsi retirée à ceux qui étaient plus éloignés et moins compétents (les prêtres) pour être confiée aux ouvriers qui étaient les plus proches de l'ouvrage, ce qui nous rappelle aussi que sans subsidiarité, il n'y a jamais de laïcité, mais seulement du cléricalisme. La subsidiarité se retrouve également dans les Évangiles, en particulier dans le grand récit de la multiplication des pains et des poissons : « … S’étant approchés de lui, ses disciples disaient : " L’endroit est désert et déjà l’heure est tardive ; il congédie la foule. … "Mais il leur répondit : " Donnez-leur vous-mêmes à manger. " Ils répliquent : " Irons-nous dépenser le salaire de deux cents journées pour acheter des pains et leur donner à manger ? " Jésus leur demande : " Combien de pains avez-vous ? Allez voir. " S’étant informés, ils lui disent : " Cinq, et deux poissons. " ». (Mc 6, 35-38).

Les disciples se tournent vers Jésus pour résoudre le problème, mais celui-ci répond par une parfaite de subsidiarité : donnez-leur vous-mêmes à manger. La première solution qui vient à l'esprit des disciples est celle d’un marché (l'argent), mais Jésus les invite à "bien regarder » les choses, d'abord entre eux : combien de pains avez-vous ? C'est là qu'interviennent les cinq pains et les deux poissons qui, dans la version de Jean, sont offerts par un enfant, un "petit", toujours en accord avec la subsidiarité de la Bible qui veut que pour résoudre un problème, on commence généralement par les derniers (David, Jacob, Marie...). Jésus intervient donc subsidiairement. Ce "mais" répété dans le passage de l'Évangile en dit long sur la subsidiarité : c'est un ordre qu'il faut créer en "s'opposant" au mouvement spontané des choses, car le premier mouvement n'est pas subsidiaire (on se tourne directement vers le plus fort).

Cette subsidiarité biblique et évangélique contient un véritable abécédaire et livre de grammaire. Sa première racine est une dimension cognitive, il s'agit de la connaissance. Celui qui est à l'intérieur d'un problème, ou qui en est le plus proche, a le droit et le devoir de faire le premier pas parce qu'il a une connaissance différente et en un certain sens supérieure à celle de celui qui est " à l'extérieur " du problème ou en tout cas plus éloigné (la distance prend des formes diverses). La connaissance n’est pas seule en jeu, mais elle doit venir en premier, si nous prenons les gens au sérieux. Celui qui est à l'intérieur de son propre problème a un accès différent et nécessaire à la réalité. Car la réalité détient sa propre force de vérité, exprimée dans une phrase très aimée du pape François : « La réalité est supérieure à l'idée. » (Evangelii gaudium, 233), c'est-à-dire à l'idée que ceux qui sont loin de la réalité se font de la réalité. En matière d'éducation, le principe de subsidiarité nous dit qu'une démarche éducative doit partir de ce que l'enfant (toute personne) est et sait déjà : l'action qui vient de l'extérieur doit être subsidiaire par rapport à la réalité préexistante, car personne n'est si ignorant au point de ne pas savoir déjà quelque chose, personne n'est si jeune au point de ne pas être déjà avant d'être formé. La phrase bien connue de Robert Baden Powell résume bien cela : "Ask the boy" (demandez à l’enfant) : commencez par elle ou par lui si vous voulez résoudre un problème qu'elle a ou qu’il a.

Un autre domaine est celui de la pauvreté. Dans une situation de pauvreté ou de misère, nous devons partir de ce que cette personne ou cette communauté sait déjà faire, des richesses qu'elle possède déjà, et considérer notre intervention comme subsidiaire à ce que l'autre est, a et sait déjà. Et l’on comprend ici quelle est la dimension éthique qui se trouve à la base de la subsidiarité : l'estime pour ce que l’autre est déjà et pas seulement pour ce qu’il n'est pas encore, une estime qui est le premier pas de la solution, parce que "lui seul peut y arriver, mais il ne peut y arriver tout seul", comme le disait souvent Mgr Giancarlo Bregantini. C'est ainsi que le Dieu de la Bible agit avec nous : il est subsidiaire parce qu'il nous estime pour ce que nous sommes déjà, et nous appelle ensuite à devenir ce que nous ne sommes pas encore : c’est en partant de notre déjà, qu’il nous appelle et nous dit "lève-toi" ou "sors". Enfin, l'épisode des pains et des poissons nous apprend quelque chose sur la relation subsidiaire entre le commerce (les deux cents deniers) et le don : si, dans une communauté, vous pouvez utiliser le don pour résoudre une situation, n'utilisez pas le marché ; ou, dans la version positive : le commerce est bon s'il aide le don, il est mauvais s'il le remplace.

Et maintenant venons-en aux entreprises et à leurs consultants, avec un raisonnement qui peut également être étendu à ceux qui jouent un rôle d'accompagnement. Qu'implique ici le fait de prendre au sérieux la subsidiarité ? Que doit faire un consultant, c'est-à-dire quelqu'un qui entre dans les relations de l'entreprise et donc dans la gestion des émotions des personnes ? La première implication du principe de subsidiarité concerne ce qui se passe avant d'appeler le consultant : donnez-leur vous-mêmes à manger. D'où la question : avons-nous d'abord identifié où se trouvent nos quelques pains et poissons ? Car si l’on n’en trouve pas (et il y en a toujours), il manque la matière (la res) pour une intervention extérieure. Mais cette étape préliminaire n'est presque jamais franchie, ou bien on s'arrête aux "deux cents deniers" sans arriver à "l’enfant" ; et donc, quand le consultant externe arrive, le "miracle" ne se produit pas, en raison d'un manque de subsidiarité non pas de la part du consultant, mais de celui qui recourt à lui.

Après cette étape, la logique de subsidiarité suggère au consultant de prendre très au sérieux la réalité de la personne qu'il voudrait aider, car c'est là que se trouve le principe de la solution. Il doit donc consacrer beaucoup de temps à la dimension narrative qui est essentielle dans tout processus de discernement (le conseil devrait être essentiellement une aide au discernement). Les personnes doivent donc être mises en situation de raconter leur vie, leurs problèmes, leurs doutes, leurs rêves. Pour conseiller il faut donc savoir perdre du temps, beaucoup de temps, et, avant même cela, s'entraîner à l'écoute : c’est peut-être l'art le plus difficile à apprendre et à enseigner à notre époque dominée par trop de bruits de fond. L'écoute du cœur doit être si profonde qu'elle transforme celui qui parle et celui qui écoute. C'est pourquoi le jeune Salomon qui, avant de devenir roi, ne demande à Dieu qu'un seul don, "un cœur qui sait écouter." (1 Rois, 3,9), est le "protecteur" de tout consultant.

Mais c'est l'écoute des rêves qui est décisive. Ici, une compétence rare et essentielle est nécessaire : savoir d'abord les reconnaître comme des rêves et ensuite les interpréter. En effet, comme nous l'enseigne encore la Bible (qui est le grand code des rêves), les rêves ont besoin d'un interprète qui soit lui-même un rêveur : Joseph (Gn 41) et Daniel (Dn 2), les deux grands rêveurs, sont capables d'interpréter les rêves des autres parce qu'ils savaient rêver eux aussi. Ainsi, les erreurs les plus typiques en matière de conseil, même de celui qui va jusqu'à écouter les rêves des autres, sont de deux types : (a) celles commises par ceux qui ne reconnaissent pas le "genre littéraire" des rêves et les analysent avec les outils habituels de la réalité éveillée ; (b) celles commises par ceux qui les reconnaissent comme des rêves mais qui, n'étant pas eux-mêmes des rêveurs, les interprètent mal. Qu'est-ce que signifie pour un consultant d'être un rêveur ? Il doit connaître le langage des désirs, des idéaux, des passions, des réalités non-rationnelles et non-économiques, dont la vie économique est également pleine. Il doit les connaître soit parce qu'il en a parfois fait l'expérience dans sa propre vie, soit parce qu'il les a beaucoup étudiées - c'est aussi la raison pour laquelle il n'existe pas de consultants généralistes pour toutes les entreprises et tous les problèmes, parce que personne ne connaît tous les rêves. Sans cette connaissance et cette expérience des rêves, ils s'arrêtent à la coquille des problèmes, ils n'en voient que l'apparence et l’emballage. Un consultant devient excellent lorsqu'il est capable de faire émerger les rêves que nous n'avons encore racontés à personne.

On se rend alors compte que l'incompétence en matière de rêves, qui est toujours grave, devient décisive lorsque les consultants interviennent dans les Organisations à Mouvance Idéale (OMI) et les communautés spirituelles. Dans ces cas, les "miracles" tant attendus ne se produisent souvent pas parce que le processus de conseil ne s’élève pas suffisamment pour apercevoir le ciel, qui est le lieu des plus grands rêves. Et en ce qui concerne ces groupes (sur lesquelles nous reviendrons), ne pas réussir à comprendre les rêves d’un charisme, signifie ne pas comprendre le cœur de tous les problèmes. A ce stade, après tous ces premiers pas délicats, le ou la consultante peut, sans hâte, offrir l’aide nécessaire, mais ... pas une seconde plus tôt. Conseiller est une démarche importante et nécessaire si et quand elle s’inscrit dans le bon déroulement d’actions appropriées. Après quoi il faut savoir se retirer, s'effacer pour ne pas transformer l'aide en en une relation de dépendance - mais nous en reparlerons dimanche prochain.

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ContrEconomie/2 - Dans l'Évangile et non dans les écoles de commerce, on nous apprend à multiplier les pains et les poissons.

par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 12/03/2023

« Dieu est le Dieu du silence, parce que seul le silence de Dieu est la condition du risque et de la liberté. »

Andrè Neher, L'exil de la parole

Ce principe sous-tend et rappelle la loi de nombreuses relations humaines, y compris les relations d'affaires et l'art de conseiller, qui ne devraient intervenir qu'au terme d'un long processus, d’écoute.

Certaines erreurs graves dans les relations entre les entreprises et leurs consultants ont trait à la subsidiarité, un mot absent des cours de formation des managers dans les écoles de commerce et généralement très éloigné de la théorie et de la pratique des différentes formes de conseil. La subsidiarité est un mot que l'on retrouve dans toute bonne communauté et société. Il s'agit essentiellement d'une indication de l'ordre et des priorités d'action lorsque plusieurs interventions sont nécessaires pour traiter un problème et que les acteurs se trouvent à différentes distances du problème à résoudre. La recommandation du principe de subsidiarité est en fait simple : le premier à agir et à être entendu est celui qui est le plus proche du problème, et tous les autres acteurs ne doivent intervenir qu'ensuite pour aider (subsidiairement) celui qui est le plus proche de la situation à gérer. Les applications les plus connues du principe de subsidiarité sont ses applications politiques (verticales et horizontales), tellement connues qu'on finit par oublier que la subsidiarité a un champ d'application beaucoup plus large.

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L’abécédaire de la subsidiarité

L’abécédaire de la subsidiarité

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ContrEconomie/1 - Nouvelle série d'articles sur l'entreprise, son organisation et quelques contagions.

par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 05/03/2023

« Au fur et à mesure que j'avançais, j'ai acquis la conviction que notre éducation souffre d'une énorme carence par rapport à un besoin primaire de la vie : se méprendre et s’illusionner le moins possible. »

Edgar Morin, Enseigner à vivre

On a eu tendance à externaliser la gestion des relations et des émotions en dehors des lieux de travail habituels. Un modèle qui s’est exporté dans d'autres secteurs de la société.

Nous sommes au milieu d'une grande transformation de la culture d'entreprise, qui a commencé à la fin du XXe siècle et qui connaît actuellement une phase de grand développement et de consensus généralisé. Mais, comme c'est le cas dans tous les grandes mutations sociales, c'est précisément au moment de son plus grand succès que ce nouvel humanisme d'entreprise commence à montrer des signes de déclin, les premières fissures qui menacent et annoncent l'effondrement possible de tout l'édifice. Sans s'en rendre compte, en l'espace d'environ un demi-siècle, la grande entreprise, naguère perçue comme un lieu paradigmatique d'exploitation et d'aliénation est devenue une icône d'excellence, de mérite, de prospérité et même d'épanouissement humain, et en tant que telle, imitée et importée dans tous les secteurs de la sphère sociale, au point d'inclure récemment les activités non commerciales et même les communautés spirituelles.

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Commençons par un mot qui semble bien éloigné du monde de l'entreprise : la fragilité. Les générations précédentes avaient su nous transmettre la capacité de faire face aux difficultés de l'existence et, malgré de nombreuses contradictions, nous avaient transmis un capital intérieur fait de religion, de sagesse et de piété populaire, y compris les valeurs des grandes idéologies de masse qui étaient aussi des récits collectifs sur le sens de la vie, de la douleur et de la mort. Du fait que les cultures d'hier étaient des humanismes de l'imperfection ; elles mettaient donc l’accent sur les limites, le labeur, l'incomplétude, le sacrifice, et le bonheur était vécu comme un bref intervalle entre deux longues périodes de malheurs. La vie était dure, besogneuse, courte, et la formation du caractère consistait à la rendre possible et durable, peut-être un peu meilleure pour les enfants sans pour autant nourrir nourrir l'illusion qu'elle serait nettement meilleure. Personne n'aurait songé, dans le monde de nos grands-parents, à éduquer les jeunes à la culture du succès, à les encourager à devenir des "gagnants", car tout le monde savait que cela les conduirait inévitablement à mener une vie frustrante et décevante. Le jeu de la vie se terminait bien si son bilan était équilibré, dans un éternel catenaccio.

Avec le tournant du millénaire, nous sommes rapidement passés de l'humanisme de l'imperfection à celui de la poursuite du bonheur et du succès. « Malheur aux vaincus et aux malheureux ! » Tel est le nouveau slogan. Nous avons progressivement et rapidement oublié l'ancien métier de vivre et le labeur de la démocratie pour nous éprendre de la méritocratie facile, facile parce qu'imaginaire. La fin des grandes idéologies et (en Occident) l'affaiblissement de la religion, ont entraîné de grands changements anthropologiques. Un édifice moral s'est écroulé sans être remplacé par quelque chose de nouveau et d'aussi robuste.

Et quand la réalité nous fait rencontrer, aujourd'hui encore, des limites, des échecs, qui n'ont pas disparu du seul fait que nous avons décidé de ne plus les voir, les jeunes, et désormais les adultes aussi, se trouvent privés des anciennes vertus reléguées parmi les vieux débris de nos sociétés, rangées dans l'armoire poussiéreuse à côté du chapeau de grand-père et du vieux moulin à café.

Cette indigence de l'équipement éthique se manifeste dans toutes les sphères de la vie sociale - famille, politique, école - mais on n’en perçoit pas encore toute la gravité : ce sera bientôt le cas, lorsque cette précarité relationnelle et affective deviendra évidente. Cependant, lorsque cette fragilité a touché les grandes entreprises et dépassé un seuil critique, quelque chose de nouveau s’est manifesté. Parce que dans notre monde liquide, l'entreprise reste encore quelque chose de solide qui vit grâce à l'action collective, et a donc besoin de travailleurs dotés de vertus coopératives leur permettant de réaliser des opérations complexes qui se déroulent au milieu de conflits, de difficultés, de frustrations et d'échecs, où toutes les émotions entrent en jeu et nécessitent une éducation et un suivi spécifique pour rendre possible et durable la vie en commun.

Pendant des décennies, pendant des siècles, les entreprises ne se sont pas préoccupées de former le caractère des travailleurs ni de leur apprendre à coopérer, elles se sont limitées à la formation professionnelle et technique. On franchissait les portes de l'usine en ayant déjà un capital relationnel suffisant pour travailler en équipe, un art de vivre appris et réappris chaque jour dans la famille, au village, lors des moissons, des vendanges, de l'abattage des porcs, des processions, des funérailles, des mariages et des fêtes patronales.

Les entreprises du XXe siècle s'étaient en effet développées grâce au capital spirituel et éthique de leur population, et cette crise des valeurs humaines s’est immédiatement fait sentir dans les secteurs de production. Les entreprises, les affaires, anticipent l'avenir, elles voient plus loin - spéculer, c'est aussi cela. Ainsi, avec ce changement de climat moral, les entreprises, en particulier les grandes entreprises mondiales, ont été les premières à ressentir la crise, et elles ont immédiatement cherché à y répondre.

La première réponse s’est traduite par l'évolution de l’ancien management : l'usine qui constituait une communauté est devenue un lieu artificiel et rationnel, où les relations humaines ont été domestiquées, "réduites" et réorganisées afin d’être facilement gérées par les nouveaux gestionnaires, désormais conçus comme des leaders et non plus comme des dirigeants, transformés en nouveaux protagonistes de la grande entreprise. Les relations humaines ont été simplifiées, mais étaient encore régulées au sein de l'entreprise dans le cadre d'une gestion partagée entre entrepreneurs et managers.

Cette nouvelle culture des relations d'entreprise a fonctionné pendant deux ou trois décennies, le temps que les entreprises vivent de leurs bénéfices en consommant ce qui restait du capital éthique que leurs travailleurs avaient accumulé dans les communautés extérieures à l'entreprise, sans le reproduire en interne. Jusqu'à ce que, au début du nouveau millénaire, avec le départ des dernières générations héritières de l'éthique du XXe siècle, ce capital de vertus civiques soit presque épuisé.

C’est alors que les entreprises ont dû innover à nouveau, et ont cherché une nouvelle solution en recréant elles-mêmes les ressources humaines dont elles avaient besoin. C'est le troisième tournant : le management se rend compte qu’il faut encore chercher le nouveau capital éthique à trouver à l'extérieur de l'entreprise, et que les managers eux-mêmes vivent les mêmes fragilités que leurs travailleurs, bien qu'ils l’avouent difficilement. Ils sortent, mais pas pour retrouver les anciens lieux de vie et communautés - famille, l’Église, les partis politiques - qui entre-temps se sont appauvris ou ont migré vers les réseaux sociaux. Ils comprennent que les ressources sont toujours à l'extérieur, mais que c'est désormais le marché qui les offre, un marché à but lucratif qui se préparait déjà à produire et à vendre de nouveaux acteurs professionnels qui deviennent les véritables protagonistes des entreprises.

En effet, autour des managers se développe une forêt d'une grande biodiversité, composée surtout de consultants produits par les grandes sociétés de conseil, mais aussi de psychologues du travail, de managers du bonheur et du bien-être au travail, de philosophes du sens, de la mission et de la finalité, mais aussi de prêtres, de religieuses et d'experts en méditation transcendantale pour l'accompagnement et la formation à la spiritualité d'entreprise, sans oublier les nouveaux types de coachs et de conseillers qui se présentent comme les professions de l'avenir. Il y a un demi-siècle, ce sont les entrepreneurs qui dirigeaient les entreprises, puis sont arrivés les managers, et enfin les consultants. Ainsi, une entreprise de cinquante employés se retrouve peuplée de dix, quinze ou vingt de ces différents professionnels de l’accompagnement. La nouvelle classe managériale est assistée, flanquée et de plus en plus remplacée par des figures auxiliaires qui deviennent des rois et des reines.

On assiste à une sorte d'externalisation des émotions, à une sous-traitance, par des organismes extérieurs, de la gestion de l'entretien, du soin et de l'épanouissement des relations humaines au sein des entreprises. Les managers ne sont plus en mesure, avec les outils traditionnels (hiérarchie, coordination, primes, syndicats), de gérer les émotions et les relations de travailleurs de moins en moins dotés de vertus essentielles, et de nouveaux prestataires externes les gèrent à leur place. La gestion des émotions s'apparente à celle de la cantine d'entreprise ou de l’entretien des locaux. Et plus les travailleurs sont fragiles, plus la demande de ces services relationnels et émotionnels augmente. Aussi parce que la présence de professionnels de la relation remplit la fonction de certification externe de cette nouvelle forme de qualité. À la certification des bilans financiers, s’ajoute celle des relations dans l'entreprise, ce qui rassure les managers inquiets.

Pourquoi - diront certains - tout cela devrait-il être un problème ? Tout évolue, tout change. Pourquoi est-il possible de sous-traiter l'entretien des installations et pas celui des émotions ? En réalité, il y a des problèmes, et certains sont très graves.

L'un des plus importantes concerne l'extension croissante de ces pratiques en dehors du monde de l'entreprise. Si, en effet, l'externalisation de la gestion de nombreuses dimensions des relations humaines ne concernait que le monde des grandes entreprises ou de la finance capitaliste, il s'agirait d'un phénomène important mais néanmoins limité à une sphère de la vie avec ses caractéristiques particulières - comme le sport ou l'armée. Mais cette externalisation de la gestion des relations s'étend aux organisations à but non lucratif, aux communautés et aux Églises, notamment parce que les sociétés de conseil sont perçues comme les "médecins" de toutes les formes d'organisation humaine, les techniciens de la résolution de nouveaux problèmes. Mais que deviennent les relations au sein d'un mouvement spirituel ou d'une communauté religieuse si les responsables délèguent la gestion de nombreuses dimensions des relations humaines (crise, fatigue, critique...) à des professionnels extérieurs à l'entreprise ? Que deviennent ces relations dont la qualité est le cœur et la racine de l'avenir ? Quelles sont les dimensions qui peuvent donc être déléguées à l'extérieur et quelles sont celles qui doivent nécessairement rester à l'intérieur, gérées par nos imperfections et nos pesanteurs ?

Les figures extérieures, bien que nécessaires dans certains cas spécifiques, deviennent facilement une forme parfaite d'immunité, un écran que les managers utilisent pour se protéger de la contagion des relations et de la "blessure de l'autre". D'ailleurs, alors que, comme nous le verrons, le monde du big business global ressent déjà l'insuffisance de ces contrats externes, les organisations non économiques découvrent tardivement ces instruments et voient en elles une grande planche de salut. Là aussi, on assiste à des phénomènes de dumping envers les "pauvres" : prenons garde à ce que le monde du travail social et des Églises ne devienne sous peu un nouveau marché refuge pour les sociétés de conseil qui cherchent de nouveaux marchés parce que les anciens s'épuisent...

Dans les semaines à venir, nous poserons donc d'autres questions : où se situe, dans la relation entre managers et consultants, la frontière entre accompagnement et substitution ? Les modèles et théories externes sont-ils suffisamment subsidiaires, c'est-à-dire naissent-ils de l'écoute et de la vie qui existe déjà dans l'entreprise avant de chercher à l'améliorer ? Et si une relation imparfaite mais interne était plus génératrice et humaine qu'une relation moins imparfaite mais extérieure ? Sommes-nous sûrs que les vertus les plus importantes peuvent être créées et entretenues par le marché, ou peut-être ont-elles encore besoin de cet ingrédient essentiel qu'est la gratuité ?

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ContrEconomie/1 - Nouvelle série d'articles sur l'entreprise, son organisation et quelques contagions.

par Luigino Bruni

Publié dans Avvenire le 05/03/2023

« Au fur et à mesure que j'avançais, j'ai acquis la conviction que notre éducation souffre d'une énorme carence par rapport à un besoin primaire de la vie : se méprendre et s’illusionner le moins possible. »

Edgar Morin, Enseigner à vivre

On a eu tendance à externaliser la gestion des relations et des émotions en dehors des lieux de travail habituels. Un modèle qui s’est exporté dans d'autres secteurs de la société.

Nous sommes au milieu d'une grande transformation de la culture d'entreprise, qui a commencé à la fin du XXe siècle et qui connaît actuellement une phase de grand développement et de consensus généralisé. Mais, comme c'est le cas dans tous les grandes mutations sociales, c'est précisément au moment de son plus grand succès que ce nouvel humanisme d'entreprise commence à montrer des signes de déclin, les premières fissures qui menacent et annoncent l'effondrement possible de tout l'édifice. Sans s'en rendre compte, en l'espace d'environ un demi-siècle, la grande entreprise, naguère perçue comme un lieu paradigmatique d'exploitation et d'aliénation est devenue une icône d'excellence, de mérite, de prospérité et même d'épanouissement humain, et en tant que telle, imitée et importée dans tous les secteurs de la sphère sociale, au point d'inclure récemment les activités non commerciales et même les communautés spirituelles.

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L'ère de la fragilité. Et des consultants

L'ère de la fragilité. Et des consultants

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